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Cannes : 60 ans de scandales

Cannes : 60 ans de scandales

Derrière les belles robes et les sourires de façade, un ou plusieurs films font, chaque année, polémique. Ils sont sifflés, hués, ils envoient même parfois des journalistes aux urgences pour cause de violence insoutenable. Et chaque fois qu'un Marie-Antoinette rock et glamour vient calmer
Chaque année, un film fait scandale. En 2002, ce fut "Irreversible" et son viol de 9 minutes en plan séquence.
Chaque année, un film fait scandale. En 2002, ce fut "Irreversible" et son viol de 9 minutes en plan séquence.

Derrière les belles robes et les sourires de façade, un ou plusieurs films font, chaque année, polémique. Ils sont sifflés, hués, ils envoient même parfois des journalistes aux urgences pour cause de violence insoutenable. Et chaque fois qu'un Marie-Antoinette rock et glamour vient calmer les esprits, un Irreversible défraye la chronique. Retour sur 60 ans de petits clashs et de gros scandales.

Depuis sa première édition en 1946 et pendant près de 20 ans (Mai 68 et la création l’année d’après de la Quinzaine des réalisateurs visant à promouvoir un cinéma engagé ayant changé la donne), le Festival devait s’accorder avec le Quai d'Orsay quant à la programmation, en invitant les pays étrangers à présenter leurs films. Diplomatie oblige, on choisit le consensus avant la qualité. En 1959, Hiroshima mon amour d'Alain Resnais est ainsi rejeté pour ne pas choquer nos amis américains, Cannes devant rester politiquement correct. Ca ne durera pas.
Un an plus tard, Federico Fellini vient chercher sa Palme d'or pour La Dolce Vita. Le chemin pour en arriver là aura pourtant été difficile : avant même sa projection, on parlait de moeurs obscènes et de film moraliste. Lors de sa présentation à Cannes, on le siffla, et le Vatican, après avoir reproché son caractère « pornographique et blasphématoire », le condamna. On murmure qu'il aurait même envisagé d'excommunier Fellini. Mais le jury récompense l'audace et lui décerne le prix tant convoité.
L'année suivante, Luis Bunuel arrive à faire projeter Viridiana, non sans conséquences. Là encore, le Vatican proteste, et Franco fait saisir toutes les copies en Espagne. Cannes se présente alors clairement comme un festival engagé : on y montrera le cinéma, tout le cinéma.

En 1966, la Palme d'Or est remise ex-aequo à Lelouch (pour Un homme et une Femme, chabadabada, tout le monde aime, qu'il en profite car ça ne durera pas) et à Pietro Germi pour Ces Messieurs Dames. «..Un beau moment de vulgarité..», clame la foule qui se lève et hue. «..La prochaine fois, je promets de faire un film ennuyeux..», répond le réalisateur en souriant.

« Je vous ai laissé siffler, maintenant, laissez-moi parler. » Claude Lelouch.



C'est Woody Allen qui vient ensuite jouer le trublion. Quelle idée d'arriver avec un film sobrement intitulé Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe... sans jamais oser le demander. La polémique enfle. Un titre comme ça, une affiche sur laquelle apparaît à la fois le mot sexe, un homme et un mouton et une mise en scène décomplexée choquent. Nous sommes en 1972, ce n'est pourtant que le début.

L'apothéose arrive un an après. Pour représenter la France, deux films : La Grande Bouffe et La Maman et la Putain. Dans le premier, on y mêle joyeusement repas et scatologie. Dans le second, un homme bavarde sans tabous avec sa femme et sa maîtresse. Les sifflets ne suffisent plus, on passe aux insultes. L'actrice Ingrid Bergman regrettera le choix de films «..sordides et vulgaires..» pour représenter la France. Une fois encore, le jury n'est pas d'accord. Prix ex-aequo de la Critique Internationale pour les deux films.

Claude Lelouch n'est pas aimé par la critique, c'est le moins que l'on puisse dire. En 1974, Toute une vie est sifflé lors de la projection. On papote, on s'exclame, on se scandalise, et on n'écoute plus, de quoi énerver considérablement le réalisateur. L'acteur Charles Gérard quitte la salle de peur de devenir violent devant tant de rejet, les autres se font traiter de cons à la sortie. A la conférence de presse, Lelouch s'emporte. «..Je vous ai laissé siffler tout à l'heure, maintenant, laissez moi parler...» Il se justifie, puis ajoute un peu plus tard : «..Il n'y a pas un seul gentleman sur la croisette. Il faut être maso pour venir à Cannes..». Surtout quand on s'appelle Lelouch.

« Sachez que si vous ne m'aimez pas, je ne vous aime pas non plus ! » Maurice Pialat.



Puis Alan Parker débarque avec Midnight Express. Il veut parler inhumanité de la vie en prison, on lui répond pornographie et racisme. Le scandale de l'année n'ira pas plus loin cette fois-ci.
On se rattrape en 1986, où Le Diable au corps a le malheur de montrer une fellation. A Cannes, les pipes en gros plan, on n'apprécie pas trop. Pour achever le public, 37.2 le matin fait monter la température. Cette année, Cannes a fait le plein : hétérosexualité sans artifice, homosexualité et... zoophilie.

1987. Après le cul, les curés. Avec Sous le soleil de Satan, Pialat met en scène un prêtre peu orthodoxe rencontrant le diable. Le public hue lors de la remise des récompenses et Maurice Pialat, le poing levé, répond. «..Sachez que si vous ne m'aimez pas, je ne vous aime pas non plus..!..». Palme d'Or.

Nous sommes en 1996, et voilà bien longtemps que le public n'a pas éructé sur un film. Heureusement, David Cronenberg est là avec son Crash, où les héros réalisent leurs fantasmes sexuels lors d'accidents de voiture. Les festivaliers quittent la salle en conspuant le film. En voilà un qui repartira les mains vides, pensent-il. Raté. Lors de la cérémonie de clôture, de nouvelles huées s'élèvent : le film remporte le Prix spécial du Jury.
L'année suivante, Michael Haneke ne fait marrer personne avec son Funny Game, qu'on accuse d'être une apologie de la violence, et Matthieu Kassoviz en rajoute une couche avec Assassin(s), un film au visuel assez dur. «..Assassin(s) est une expérience qui doit être désagréable, car la violence n'est pas agréable..», répondra Kassoviz. Logique.

« Irréversible ? Une merde. » la moitié des spectateurs.



Tiens, le plan séquence de 9 minutes sur un viol, on ne l'avait pas encore fait. Gaspard Noé s'en charge dans Irreversible, qu'on diffuse certes en compétition, mais à minuit. Une heure tardive qui signifie film X, inmontrable aux gens biens. Une partie de la salle va se coucher un peu plus tôt que prévu, pendant que quelques-uns s'évanouissent et rentrent en ambulance. «..Lamentable..», «..bouleversant..», «..une vraie merde..», «..un chef d'oeuvre..» sont des mots qu'on entend le lendemain. On crie au scandale, le film repart bredouille, circulez, y'a rien à voir.

2004, la guerre fait rage en Irak et dans le palais des Festivals de Cannes, le combat continue. Fahrenheit 9/11, le documentaire de Michael Moore dont l'unique objectif est de tirer à boulets rouges sur George Bush, remporte la Palme d'Or. Engagé, Cannes ? On vous a déjà dit oui. Trop ? On n'est jamais trop engagé, semblent essayer de faire comprendre les responsables.

En 2006, le film par lequel le scandale arrive est le Da Vinci Code. L'église hurle au blasphème et une bonne sœur prie devant les marches. Le plus scandaleux n'est pourtant pas sa remise en cause de la religion, mais le fait qu'un film aussi médiocre soit présenté ici. Public comme critique s'en rendent heureusement compte. Pour une fois qu'un film est sifflé pour quelque chose.

Et en 2007 ? Difficile de le dire. On en a tellement vu qu'on se demande ce qui peut choquer le public. Une vieille maîtresse de Catherine Breillat y parviendra-t-elle ? Peut-être pas. Mais que ce soit dans la sélection Un Certain Regard ou pour La Semaine Internationale de la Critique, il y a de quoi faire. De l'érotisme, du sexe, de la zoophilie même. D'ailleurs, le film en question, Zoo, a eu le droit aux premières huées. Rien de plus. Les traditions se perdent.


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