
l dirige L'Express, interroge chaque matin un politique sur LCI, tient un blog, anime des chats, tourne des édito-vidéos, intervient régulièrement sur le plateau de
C dans l'air sur France 5, monte des pièces de théâtre et dort quatre heures par nuit... mais trouve quand même le temps de réfléchir à l'avenir de la presse écrite.
Entretien avec Christophe Barbier.
Une journée type de Christophe Barbier ?
Lever 5h15, arrivée à LCI 6h. De 6h à 6h15 je construis ma chronique avec le présentateur. De 6h15 à 7h, j'écris les questions de l'invité, de 7h à 7h20, j'écris ma chronique. De 7h20 à 7h30, maquillage. De 7h30 à 7h45, je corrige les questions pour l'invité avec mon assistante en intégrant les nouveautés de la nuit. 7h45, ma chronique. J'en sors à 7h53, l'invité est là souvent. Il se maquille, on discute, on boit un café. A 8h25, c'est fini, on se démaquille. 8h30, moto-taxi jusqu'à L'Express. 8h50, je fais le point avec mes deux adjoints. 9h15 conférence de rédaction jusqu'à 10h-10h15. La moitié de mes déjeuners avec les politiques, l'autre en interne. Au moins une réunion par jour, essayer de voir les journalistes en tête à tête, relecture de copies plutôt le soir. Ecriture de mon édito le dimanche. Le soir, soit j'ai des dîners, soit je vais au théâtre parce que j'adore ça, soit je rattrape le retard dans le travail. Et donc je me couche vers 1h du matin. Je finis la semaine en loques.
Quel rythme…
Je n'ai pas tellement le choix. J'ai beaucoup de mal à me coucher tôt. J'aime bien le soir, j'aime bien aller au théâtre. Je ne veux pas renoncer à cette vie là, renoncer aux soirées avec les amis, à la vie nocturne parisienne. Donc je dors quatre heures. Le week-end, je récupère un peu quand même.
N'êtes vous jamais lassé de courir les plateaux de télévision ?
Non, parce que je me limite à ce que je sais faire. Je ne vais pas dans les émissions où l'on parle de football, de mode ou de cuisine. J'essaye d'éviter les émissions de divertissement où l'on va me faire parler d'autre chose que de politique, je n'évite pas toujours. Quand je vais parler, c'est sur un sujet que je maîtrise. Il y en a deux : la politique et le théâtre. Etant directeur de la rédaction et non plus seulement chef du service politique, il faudra tout doucement que je puisse parler d'autre chose. Mais en ce moment, l'actualité est politique. Et ça ne me lasse pas, parce que la matière est passionnante. La vraie question est de savoir si ça lasse, ou plutôt quand ça lassera. Je crois que la télévision se nourrit et dévore les journalistes de presse écrite qu'elle fait venir. Elle les consomme, les surconsomme puis un jour se dit «on l'a vu partout » et passe à la génération suivante. Il faut tout simplement être lucide. Je fais ça à haute dose depuis 2002 : j'ai fait un quinquennat. Je ne sais pas si je ferai le suivant, mais en tout cas pas celui d'après. Les médias nouveaux vont avoir besoin de voix nouvelles : tant mieux. J'incite tous les journalistes de cette maison à aller dans les émissions de radio, de télé : c'est bon pour le journal. C'est ce que j'appelle le service avant-vente.
Pourquoi êtes-vous si à l'aise devant la caméra?
Le théâtre m'a beaucoup aidé. Jouer devant des centaines de personnes est un tel stress qu'un plateau télé, à côté c'est facile. C'est une gymnastique, la télé ou la radio, ça obéit à des règles précises. Il suffit de s'y plier ou de s'entrainer. Après certains en ont plus ou moins le goût ou sont plus ou moins à l'aise. L'édito-vidéo, il est hors de question de l'écrire. C'est un média vivant.
Peut on parler d'une marque Christophe Barbier ?
Non. La marque, c'est L'Express. Moi je suis l'ambassadeur de la marque, un peu comme Claudia Schiffer a pu l'être avec Loréal ! Il ne faut surtout pas tomber dans la marque personnelle. D'abord parce qu'à un moment, c'est fini, on est obsolète. Il faut passer à d'autres modes de pensée. Ça viendra, notamment sur le journalisme politique dont le renouvellement est imminent - assez vite si Ségolène Royal passe, un peu plus tard si Sarkozy, qui est un modèle plus classique, gagne. Ce sera d'autres que moi.
A quoi ressemblera ce nouveau journalisme politique ?
Je pense que ça sera un peu la piste qu'on a pu ouvrir, Eric Zemmour et moi, dans
ça se dispute. C'est à dire des choses beaucoup plus détendues et beaucoup plus agressives, où l'on peut s'engueuler et ne pas s'en vouloir à mort. Des choses beaucoup plus proches de la manière de vivre la politique qu'ont les gens. On peut parler de tous les sujets, avec moins de tabous, moins de théories, plus d'intuition. Une sorte de mélange entre une mémoire politique - parce qu'elle sera toujours nécessaire - et une fraîcheur dans la manière de le traiter : parler avec nouveauté de choses éternelles.
Pourquoi avoir préféré LCI à la TNT?
J'étais lié à i-télé. On avait construit
ça se dispute pour aller jusqu'en 2007. Et puis, Denis Jeambar a signé un partenariat avec LCI, dont l'une des conditions était ma participation. Je me suis donc rangé. Par ailleurs, c'est une équipe très sympathique, très professionnelle. Je suis privilégié d'être à LCI. C'est un choix qui s'est fait un peu indépendamment de ma volonté, mais la roue tourne, la vie représentera plein de choses.
Il ne manque qu'une émission de radio. N'auriez-vous pas aimé remplacer Alain Duhamel sur RTL ?
Un édito tous les matins à la radio, c'est très tentant, mais c'est ce que je fais sur LCI. J'aime beaucoup la radio. J'y ai commencé comme stagiaire en 89, j'y suis retourné avec Denis Jeambar en 95. C'est un média extrêmement chaleureux. C'est le média le plus affectueux, le plus empathique : la voix rapproche, l'image éloigne.
Comment se répondent L'Express et LCI ?
En terme de temps, c'est très séparé. Mais c'est assez complémentaire, puisque la télévision est un média dévorant d'actualité fraîche et vite périssable, tandis que L'Express est un hebdomadaire, où l'on fait des prévisions à 3 ou 4 mois. LCI nous offre de la visibilité, on leur offre le sondage. Ce type de partenariat est aussi le moyen de montrer l'existence d'une confrérie journalistique. Ces médias se complètent.
Quelle est la place d'Internet dans la politique de L'Express?
Il est évident que le site Internet va être rapidement le pôle de prospérité de la presse écrite. C'est par Internet que reviendront les recettes publicitaires perdues sur les petites annonces d'emploi ou la publicité commerciale. Il faut donc avoir un site puissant pour faire un maximum de pages vues pour qu'on vende autant d'encarts pub et de pages pub Internet que possible. J'ai donc décidé de mettre la rédaction du news au service du net. On a un service net d'information permanente, ils vivent leur vie : ils ont une rédaction qui est quasiment une rédaction d'agence ou de multiquotidien. Mais les services de la rédaction papier peuvent apporter beaucoup au site Internet : de la mémoire, des scoops, une expertise. On peut demander à un journaliste du papier de faire un petit texte, un son, une vidéo ou de donner le numéro d'un de ses contacts pour aider le site Internet. Tous les matins, la conférence commence par l'actualité du jour que le site Internet souhaite voir traiter par l'équipe de l'hebdo papier.
Les journalistes de L'Express seront-ils donc formés à la radio ou la vidéo ?
Pour l'instant, on n'est pas encore en mesure de produire une vraie radio ou une vraie télé. La formation se fait un peu sur le tas. Selon leurs capacités, les journalistes choisissent le support sur lequel ils vont s'exprimer sur le net. Mais à terme, j'aimerai bien qu'on puisse former les gens non seulement à parler devant une caméra, mais à se servir d'une caméra. Il faut qu'on ait une montée en puissance régulière là dessus. C'est difficile, sur le terrain, pour un journaliste hebdo, de se comporter à la fois comme journaliste hebdo, avec le type d'enquête et d'interrogation que cela représente, et de filmer. Ce sont deux métiers différents. Etre devant la caméra pour faire un commentaire, on sait faire, mais filmer en même temps qu'on enquête, c'est compliqué. Le rapport aux sources et au sujet change.
Comment l'édito-vidéo est-il pensé ?
J'essaye de payer de ma personne en faisant deux choses sur le site Internet : le blog de la campagne présidentielle et l'édito vidéo sur un sujet d'actualité généralement politique, la polémique du jour. Pour que ça soit un petit peu plus vivant, on a décidé de ne pas le faire systématiquement dans le bureau, mais d'essayer d'être soit dans un lieu avec un décor en rapport avec le sujet, soit dans nos bureaux pour montrer à nos internautes à quoi ressemble L'Express, soit dans le quartier, pour être au milieu des Français.
Votre page Myspace a disparu. C'était une blague ?
C'était un faux, j'ai dû la faire interdire.
Quel blogger êtes-vous?
J'ai une pratique du blog un peu limitée, hémiplégique, si j'ose dire. Le matin à LCI, à déjeuner, je vois sans cesse des hommes politiques. Je donne à nos internautes les coulisses, des informations anecdotiques, du off, des idées qu'ils me donnent, des interprétations. Après, mon petit club d'internautes s'en empare. Ils en parlent entre eux, ils changent de sujet, mais je ne m'occupe pas d'eux. Je ne réponds pas aux commentaires, sauf si l'équipe du site Internet me le demande, pour des commentaires spécifiques. Je leur donne quelque chose, ça leur appartient. Je n'ai pas le temps de faire plus. Il y a des expressions parfois rudes, je me fais parfois invectiver… Parfait : on n'est pas là non plus pour être des dieux vivants. C'est une bonne discipline, une bonne férule.
Comment réfléchissez-vous à l'avenir?
On y réfléchit en permanence. On est partagé entre deux sentiments : aller vite, à fond dans Internet, parce qu'on voit bien que c'est l'avenir, mais faire attention, contrôler, ne pas se tromper. Ça donne une sorte de chaud-froid. Il faut aller vite dans une direction sûre. Ce qui fera la différence demain, ce n'est pas le combat entre les gros et les petits, mais entre les lents et les rapides.
Quels nouveaux financements peut-on imaginer ?
Certaines recettes apparaissent, d'autres disparaissent. Les petites annonces ont presque disparu, la vente en kiosque pourrait disparaître un jour. La pub multiforme sur Internet calculable au clic et le téléchargement apparaissent. Le tout, c'est que les recettes qui disparaissent disparaissent moins vite que n'apparaissent les recettes qui apparaissent… Dans ce changement d'économie, il y aura peut-être des morts. Il ne faut pas être dans ces journaux là.
A quoi ressemble le journaliste de demain ?
Une formation journalistique aujourd'hui, c'est une formation multi-support. Un journaliste de presse écrite, même sans être un spécialiste de la caméra ou du montage, doit savoir parler devant un micro ou une caméra, faire passer ses informations par un autre canal que le canal de son stylo. Internet, c'est une télévision, une radio interne au journal. Si on est payé par un journal, on est payé pour être sur ces médias là aussi. Dire « je n'écris que pour le papier », c'est comme dire « je n'écris que pour les abonnés, je ne veux pas être vendu en kiosque ».
Ces considérations ne se heurtent-elles pas à des réticences dans les rédactions ?
On peut avoir des réticences. Ça veut juste dire mourir dans les années qui viennent et être au chômage. Il faut s'adapter, c'est tout. Internet n'est pas une option. Ce n'est pas une révolution, c'est l'actualité. C'est maintenant. Il faudrait déjà penser à la suite, qui est le journalisme adapté au téléphone portable. Quels services va-t-on pouvoir offrir ? Mon édito est adapté au web, mais est-il adapté au téléphone portable ? Qualité sonore, qualité d'image, c'est compliqué. On a 5000 abonnés qui se sont abonnés par le site Internet. Des abonnements qui ne nous ont rien coûté. C'est bien la preuve que l'un ne tue pas l'autre. Il suffit d'en avoir 150000 comme ça, et on est tirés d'affaire.
Quelle est la position de L'Express sur l'engagement politique des journalistes ?
C'est très respectable. Ça s'appelle des journaux d'opinion. Le Point est de droite, l'Obs de gauche, c'est leur droit. Nous, nous sommes indépendants. Ni à gauche, ni à droite, on ne roule pour personne. Il faut avoir un comportement compatible avec ça : être impitoyable avec toutes les tendances, être positif avec toutes les tendances lorsqu'elles font des choses bien, ne donner aucune consigne de vote, donner un maximum d'éléments à nos lecteurs pour qu'ils puissent éclairer et former leur jugement. On n'est pas dans le prêt-à-penser, vraiment pas. On fournit un guide, une boussole, un sextant pour aider les gens à se repérer dans un univers politique où ils choisiront leur cap. Si on n'est pas partisan, on essaye d'être engagé. On s'est engagé par exemple pour l'urgence écologique.
Des vacances en 2007 ?
Des quoi ? (rires) Pas cette année. Je n'aime pas beaucoup les vacances, je m'ennuie vite. Un hebdomadaire, c'est 52 numéros, il ne faut pas en rater un. Autant j'apprécie d'avoir des week-ends où je peux déconnecter, autant les vacances… Une semaine suffit à se reposer.
- Votre avis sur cet interview sur notre blog :
www.imedias.biz/presidentielle[/url]
Suivez l'actualité en direct avec Ozap sur
Twitter,
Facebook ou avec nos
Widgets (iGoogle, Netvibes, Vista, ...).