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06H15 Le 29/06/07 News 0
Didier Roth-Bettoni : « Les homos dans un film, c’est toujours un peu exotique »

Didier Roth-Bettoni : « Les homos dans un film, c’est toujours un peu exotique »


"Homosexualité et cinéma", de Didier Roth-Bettoni
"Homosexualité et cinéma", de Didier Roth-Bettoni

Samedi 30 juin, plusieurs milliers d’homosexuels et de sympathisans défileront dans les rues de Paris pour la Marche des fiertés LGBT. A cette occasion, ozap rencontre le journaliste Didier Roth-Bettoni, auteur de L'Homosexualité au cinéma, un pavé de 700 pages tout juste sorti et déjà une référence sur le sujet.

Pendant très longtemps au cinéma, l’homosexualité était soit sous-entendue, soit risible. Quand sont apparus les premiers films présentant l’homosexualité de manière positive..?
C’est venu très tôt. On peut trouver dès 1919 un film allemand muet, Autre que les autres, qui est le premier film homo militant de l’histoire. Il a été réalisé par un grand sexologue de l’époque, et son but avoué était de réclamer à la société une reconnaissance. Le film est fait avec beaucoup de moyens, des grandes vedettes et il a eu un retentissement énorme, même si l’Allemagne nazie a ensuite essayé d’en effacer les traces. Plus tard, en 1961, La Victime de Fassbinder, est arrivé en Angleterre alors que l’homosexualité était encore un crime. Le retentissement du film va provoquer une crise de conscience de la société qui va aboutir, six ans plus tard, à la décriminalisation de l’homosexualité en Grande-Bretagne.

Et si vous deviez citer un film qui a changé la vision de l’homosexualité ?
Question difficile… Un film ne peut pas tout changer à lui tout seul, il s’inscrit dans un mouvement. Mais peut-être qu’un film comme Les Roseaux sauvages, où un grand cinéaste comme André Téchiné met enfin en scène sa propre homosexualité, a fait changer les choses dans le rapport des jeunes cinéastes à leur sexualité. Ce n’est pas un hasard si après le film de Téchiné en 1993, beaucoup d’autres cinéastes ont changé leur façon de faire des films en se confrontant à leur vie intime.
Au-delà d’un film, je pense qu’on peut citer un auteur. Un cinéaste comme Almodovar en Espagne, qui arrive cinq ans après la mort de Franco, va, par sa liberté de ton, son ouverture d’esprit, sa façon décomplexée de montrer les désirs, de remettre en cause les genres et son retentissement public, préparer les esprits à accepter de façon relativement sereine le mariage homosexuel en Espagne. Ca s’est passé moins mal que les débats sur le PACS en France, par exemple. On peut dire que l’importance d’un cinéaste comme Almodovar a permis de faire passer le mariage homosexuel en Espagne.

L’arrivée du Sida dans les années 80 a eu un impact sur le traitement de l’homosexualité au cinéma. Ce changement de ton se voit-il encore aujourd’hui..?
Le Sida a tout changé, et pas seulement dans le cinéma. La société et même les homosexuels se sont vus différement, le cinéma a suivi le mouvement. La société et le cinéma s’influencent en permanence l’un et l’autre et l’image des homosexuels est le reflet d’une société dans son rapport avec les minorités. Le Sida a établi une forme de compassion, un regard plus nuancé, plus attachant. On a découvert que l’homosexualité n’était pas que sexualité, mais aussi attachement, tendresse, sentiments. Toutes les lois qui ont découlé (Pacs, mariage gay en Europe) sont aussi dues au Sida. Le cinéma en a été l’écho. Un film comme Philadelphia, qui a eu un impact grand public, un peu comme Le Secret de Brokeback Mountain en son temps, présente un personnage atteint du Sida, mais aussi une histoire d’amour. Tout cela a ancré une nouvelle vision plus humaine de l’homosexualité.

Le succès de Brokeback Mountain, aussi bien critique que public, montre-t-il un nouvel intêret pour des films gays devenus «..grands publics..»..?
Je pense que Brokeback, avec son retentissement mondial, ses Oscars, son accueil, change beaucoup de choses. C’est l’une des toutes premières fois que cela arrive, sans doute car de façon très différente de beaucoup de films traitant de la question, il propose au spectateur une véritble empathie avec ses personnages. On a envie qu’ils concrétisent leur histoire, et c’est ça la grande nouveauté : il propose une histoire d’amour tragique comme il y en a eu beaucoup - l’homosexualité n’ayant été, pendant de très nombreuses années, qu’une histoire grave et malheureuse - mais avec un regard qui a changé. Brokeback a donc été novateur. Mais son succès marque très certainement un changement de regard que la société porte aux homosexuels.

On voit de plus en plus de personnages homos à la télévision et au cinéma. Est-ce qu’il s’agit d’un reflet de la société, d’un coup marketing ou de politiquement correct..?
Il y a de tout ça. Les cinéastes ne sont pas bornés.. enfin pas tous (rires)… et ils voient bien qu’il y a des différences et que tout le monde doit avoir sa place dans le cinéma. Il faut aussi avouer que les pédés dans un film, c’est toujours un peu exotique, ca donne une image de modernité à peu de frais. Aux USA, il y a aussi cette politique de quota, il faut un black, un blanc, et donc bien sûr un gay ou une lesbienne.

Pour rester aux USA, on y remarque une vision de l’homosexualité très marquée selon les genres : d’un côté un cinéma indépendant qui ose affronter la question directement, et de l’autre les grosses machines hollywoodiennes qui traitent le sujet de façon plus souterraine, voire homophobe. Comment expliquer cette différence..?
Aux USA, il y a deux sphères : l’industrie et l’art. Ils n’ont pas les mêmes critères, et Hollywood fonctionne sur des clichés, tout simplement. Les cinéastes indépendants s’adressent à un autre public, plus intello, plus ouvert, plus réduit. Ils peuvent alors se permettre de proposer des choses plus novatrices. Et puis le cinéma hollywoodien ne peut pas se permettre de parler de sexualité, donc la question est souvent évitée tout simplement à cause de ça.

Et en France ?
Le cinéma est structuré de façon assez proche du cinéma américain. Il y a Les Bronzés 3 d’un côté et les films de Ducastel et Martineau de l’autre. Mais même dans la partie grand public, certains auteurs arrivent à être impertinents. François Ozon avec 8 Femmes, énorme succès au box-office, arrive à glisser des choses sur la sexualité et les codes sociaux. Donc on peut toujours préserver une certaine liberté d’esprit et de création.

Les comédies s’accompagnent souvent de clichés (Pédale douce, La Cage aux folles). Ces films ont-ils un impact sur la vision de l’homosexualité..?
C’est très variable, mais le genre ne détermine pas l’effet. Si les personnages sont traités avec respect, il n’y a pas de problème qu’un personnage soit une caricature ou un méchant. Si on est là pour rire du pédé ou casser du pédé comme dans un film de Belmondo, c’est autre chose. La Cage aux folles, par exemple, dépasse les clichés, parle d’un couple amoureux, élevant même des enfants, un signe fort à cette époque. C’est au-delà du ridicule, et le public l’accepte : ils ne rient pas des homos, ils rient de tous les coincés et réactionnaires qui tournent autour. La comédie peut faire bouger les choses quand elle est intelligente, comme Gazon maudit, de Balasko.

Vous venez de citer Gazon maudit, un film lesbien. Ils ne sont pourtant pas nombreux, comparés à ceux sur les gays. Pourquoi cette différence traitement..?
Déjà parce qu’il y a moins de femmes cinéastes, et donc moins de lesbiennes, et celles qui existent sont moins affirmées que leur confrères. Et surtout, il y a une chose, en dehors de Gazon maudit, que les lesbiennes ne savent pas faire, c’est faire rire. Les exemples de comédie sur l’homosexualité féminine sont très rares, alors que c’est le cœur de la représentation des gays. Ne pas pouvoir rentrer dans les cadres d’un genre aussi populaire que la comédie fait que les films lesbiens sont plus rares. Et puis, les lesbiennes sont de toute façon moins visibles dans la société que les gays, et ça se ressent sur le cinéma. Mais il faut relativiser. Par exemple, sur les 5000 films que je traite dans le livre, un bon tiers parle de l’homosexualité féminine.

L'Homosexualité au cinéma, par Didier Roth-Bettoni, éditions La Musardine.


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