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00H00 Le 09/11/09 Business 16 publié par Julien Mielcarek
Jean-Luc Hees : "Radio France n'est pas une caserne"

Jean-Luc Hees : "Radio France n'est pas une caserne"


Jean-Luc Hees
Jean-Luc Hees

C'est une première... et une dernière. Toute la journée, les stations de Radio France font antenne commune pour célébrer les 20 ans de la chute du Mur de Berlin. Une initiative à la fois surprenante et historique voulue par Jean-Luc Hees, le patron de la Maison Ronde. Malgré la fronde de certains syndicats, le journaliste a tenu bon et a su mettre en place cette initiative inédite. Pour Ozap, il revient sur l'importance de ce projet à ses yeux et dresse un premier bilan de son action à Radio France. Entretien.

Ozap : Comment vous est venue cette idée un peu folle de proposer une antenne commune pour toutes les stations de Radio France ?
Jean-Luc Hees : J'ai toujours pensé que, quand on fait quelque chose, soit on le fait « petit bras », soit on le fait en très grand, soit on ne le fait pas. La chute du Mur de Berlin me fascine pour un tas de raisons professionnelles et personnelles. Quand le mur est tombé, j'étais correspondant aux Etats-Unis et j'ai regardé ça sur ma télé : il n'y a pas pire frustration dans la vie. Ça avait une telle importance pour moi et un tas de gens. Vingt ans après, le Mur n'est plus là et au fond, les questions que l'on s'est posées à l'époque sont restées.

« Les patrons de chaînes se sont dit que j'étais dingue »



Et du coup, à grands enjeux, gros dispositif ?
Oui. Il y avait la solution habituelle de mettre un peu de France Inter là, de France Info ailleurs, un petit documentaire de France Culture et vas-y cocotte, on a fait le travail. Je trouvais que ça valait plus que ça, donc j'en ai parlé aux patrons des chaînes. Ils se sont dit que j'étais dingue et, finalement, l'idée leur a plu. J'en ai aussi parlé à mon collègue de la commission franco-allemande avec qui on remet chaque année le prix du journalisme franco-allemand. Et quand je lui ai proposé, il m'a déroulé un tel tapis ! On a cinquante antennes et il me fallait des lieux dans Berlin. Ils nous ont donné leur plus grand studio de télé et leur réseau d'ondes moyennes et longues, ce qui n'est pas rien symboliquement. Ils nous ont aussi donné un grand bout de mur qu'il nous faut maintenant rapatrier. Ça a donné du contenu à nos ambitions. Et on va continuer.

Continuer à faire d'autres opérations avec l'Allemagne ?
Oui. Faites gaffe car j'ai d'autres idées (rires).

« Je ne vais pas refaire d'antenne commune »



Vous avez justement dit que ce genre d'opération se justifiait pour « certains moments de l'histoire ». Y-a-t-il d'autres événements pour lesquels ça pourrait se refaire ou est-ce une opération unique ?
Je ne vais pas refaire d'antenne commune. Je voulais le faire une fois dans l'histoire de cette maison et, en plus, tout le monde n'est pas d'accord avec ça. Il y avait un aspect historique. L'autre aspect était de se demander comment faire car nos antennes ne se dupliquent pas tellement. Il y a une chance qu'un auditeur de France Inter soit allé trainer un jour sur France Culture, France Info ou France Musiques mais sait-il qu'il y aussi Le Mouv', France Bleu... ? Ce n'est pas évident du tout. Je m'étais dit que, si on faisait antenne commune un jour, on pourrait faire comme une colonne Morris de nos productions. Ça va déranger mais c'est rigolo à monter, de vouloir faire entrer toutes ces idées totalement antagonistes différentes, c'est Yalta.

Vous avez justement dû ménager les ego et les susceptibilités de ceux qui ont dû lâcher le micro pour faire de la place ?
Pas les ménager mais il a fallu en tenir compte. Ce n'est pas un camp de boyscouts, ils ont du tempérament et c'est bien.

Vous aviez prévu cette fronde syndicale face au projet ?
C'est dans un certain climat. On a entamé jeudi les négociations sur la réforme de la convention collective et il y avait eu les élections avant... Chacun est dans son rôle, chacun dit ce qu'il a à dire. Finalement, les préavis de grève ont été levés. De toute façon, je ne vois pas comment on peut rester hostiles longtemps pour de bonnes raisons à un projet journalistique et culturel. Je n'ai pas demandé à ce qu'on fasse une journée sur le tiercé ! On parle du Mur de Berlin. On peut polémiquer, pas moi. J'entends tout mais ça ne m'empêche pas de dormir. Là, pour le Mur de Berlin, on ne peut pas dire ce jour-là qu'on pose le Nagra (l'enregistreur utilisé par les journalistes à la radio, NDLR).

« J'ai plein d'autres idées pires que ça mais qui vont se faire ! »



Vu de l'extérieur, on a l'impression que chaque annonce, chaque changement au sein de Radio France provoque une réaction immédiate des syndicats. Vous le vivez comme ça depuis que vous êtes à la présidence ?
Je connais bien la maison mais j'ai plein d'autres idées pires que ça mais qui vont se faire ! Je sais que ce n'est pas facile. Cette maison a une culture et les gens ne sont pas au doigt et à l'œil, on n'est pas dans une caserne. Je suis habitué. Une nouvelle fois, ça ne m'empêche pas de dormir. Si j'ai une mauvaise idée, il faut la laisser tomber. Et si j'en ai des bonnes, il faut qu'on y passe. Ce n'est pas pour moi, ce sont vos impôts qui sont au bout donc il vaut mieux que cette maison soit productive, dans le bon sens du terme. Il y a une culture du grognon mais, une fois que les gens se mettent au boulot, c'est assez étonnant. Il y a les car-régies sous ma fenêtre : l'été, ils partent sur les festivals mais que font-ils l'hiver ? Allez, il faut que ça sorte, il faut que ça bouge ! Eux adorent ça mais il y a une période obligatoire avant où on va se friter. Il ne faut pas trop en rigoler non plus car ils ont parfois raison mais on finit vite par ne rien faire. C'est un peu le syndrome ambiant : on est plus peinards si on ne fait rien... mais c'est vrai depuis Jules César !

Vous parliez de « nos impôts ». On imagine qu'une opération d'antenne commune avec autant de monde délocalisé à Berlin, ça coûte cher...
Leçon pratique de business : sur nos antennes, la pub est essentiellement sur Inter et Info, et un petit peu sur France Bleu. Sur Inter, vous avez en gros 6 millions de clients par jour. Là, je vous en donne 14 millions donc la pub vaut plus cher. Voilà, on a tout financé comme ça, sans augmenter la durée des écrans publicitaires. J'ai donc fait payer plus cher et les annonceurs sont contents d'être associés à un truc qui a de la gueule. Finalement, ça va me coûter moins cher qu'une journée normale (rires).

« Il n'y avait pas de raison d'arriver et de tout démolir »



Mis à part France Info, vous n'avez pas pu faire évoluer les grilles de programmes lors de votre arrivée. Doit-on s'attendre à des évolutions en janvier ?
Je parle beaucoup avec les patrons d'antenne mais je ne suis pas patron d'antenne. Il faut respecter le travail des gens ici. Il n'y avait pas de raison d'arriver et de tout démolir, c'est idiot. Les antennes se portent plutôt bien mais il faut être contemporain tout le temps, et ça peut se faire sans boucherie. Les choses changent insensiblement : si vous êtes plus exigeant avec la culture, les gens le sentent, sans changer la grille. Après, il y aura une grille en septembre mais il faut vraiment qu'on soit modernes, en adéquation avec la société.

Au sujet de France Info, quel premier bilan tirez-vous des changements opérés à la rentrée ?
Je suis très content des gens de France Info car ils ont pris des risques insensés. Il y avait une belle machine faite par des gens bien, qui allait dans le mur en klaxonnant car on perdait des clients à chaque vague de sondage. On m'a dit qu'on n'y pouvait rien en raison des nouveaux modes de consommation et qu'on ne pouvait que « consolider le ralentissement de la chute ». J'ai dit non. On a essayé d'avoir une offre plus sexy, plus contemporaine. Pas mal de gens pensaient comme moi alors on a essayé. J'ai dit que je me foutais des sondages et que la question était de savoir si France Info allait mourir ou pas. Et ça s'est déclenché au mois d'août, ils s'y sont mis comme des chefs et ont osé. Ça se règle tous les jours. Je suis très content d'eux et les sondages, ce sont les sondages, mais je ne m'inquiète pas.

Ces sondages arrivent dans une dizaine de jours...
Je n'ai aucune angoisse.

Parce que vos sondages intermédiaires ont levé vos angoisses ?
Non et les intermédiaires sont les intermédiaires. Mais j'ai deux oreilles et ils font ce que je leur ai demandé de faire. Après, il faut régler la machine et il faut du temps. Dans six mois, ce sera comme on veut que ce soit mais c'est déjà pas mal. France Info est déjà bien plus vivant. Après, on a le droit de se gourer.

« Stéphane Guillon fait ce qu'il veut »



Le stress pour vous, c'est aussi Stéphane Guillon et ses chroniques matinales sur France Inter. J'y reviens car, dans Le Monde, vous avez expliqué que vous ne vous parliez pas assez. Que pensez-vous devoir vous dire ?
Parce que c'est mon copain ! C'est moi qui ai recruté ce mec il y a douze ans. Je n'ai pas le temps de le voir, je l'ai vu trois fois en six mois. La dernière fois, on a déjeuné ensemble et on a parlé jardinage mais pas que... On parle de tout. Je lui ai dit que je ne voulais pas me réveiller plombé tous les matins mais après ça, je lui ai dit qu'il faisait ce qu'il voulait, mais je lui dis ce que je pense. D'ailleurs, il s'en fout de ce que je pense. Mais il m'arrive de me réveiller plombé le matin mais je ne l'appelle pas ! C'est son business et j'assume. Ce n'est pas une caserne ici. Et il connait mes limites, à savoir la diffamation. Après, je ne peux pas empêcher les fantasmes des gens...

Mais la formulation laissait entendre une volonté d'intervention en mettant bout à bout "Je n'ai pas envie d'être plombé" et "C'est vrai qu'on ne se parle pas assez".
La conversation a duré une heure et demie. Ca nourrit les gazettes. Ce n'est pas mon idée du journalisme mais je ne veux pas critiquer tout le temps ce qui se fait.

C'est ce qui vous fatigue le plus à votre poste ?
Tout est interprété, il y a un soupçon permanent. Ca m'a été pénible au début mais ça fait aussi partie du job. Mais je n'ai jamais travaillé comme ça. j'ai bossé dix ans aux Etats-Unis et certains mecs iraient en prison là-bas ! J'ai même lu une interview que je n'avais pas donnée à un mec que je ne connais pas. L'autre jour, j'ai trouvé le mec à un salon. Je lui ai dit "Je vais porter plainte contre vous, vous allez finir en prison !". "Vous prenez mal les choses. En plus, je ne vous veux pas de mal" m'a-t-il dit. J'ai mis quinze jours à récupérer de tout ça... Mais, qu'est-ce que c'est que ces pratiques ? C'est juste de l'escroquerie. Je m'habitue. Alors, on m'a demandé de réagir sur Guillon après le papier du Monde, mais je m'en tape. Ce qui m'excite, c'est mon travail. Je veux faire plein de choses.

Qu'avez-vous découvert à ce poste ?
Il y a plein de choses que je ne connaissais pas. Il y a par exemple une loi sur la diversité. Je n'avais pas théorisé la question mais quand on devient PDG d'une entreprise publique, il y a des lois. On cherche alors des idées et tout à coup, on découvre des choses à oser. Là, j'ai une grosse idée que je suis en train de mettre en route, ils n'ont pas fini avec moi. C'est un peu en dehors de la radio. Je pense encore à mes cars-régie en bas, l'hiver. Les pneus vont bientôt se foutre dans le goudron, il faut que ça bouge tout ça. J'ai donc une idée et j'essaie de trouver des parrains.

Ils doivent donc se préparer à une nouvelle annonce ?
Un peu mon neveu ! Mais il faut savoir ce qu'on veut. Si on est pour la diversité, il va falloir se bouger, le montrer et participer.

Et ce sera donc encore en dehors des murs de Radio France...
Oui. Il y a des millions de gens qui ont des soucis en ce moment, ils ont peut-être besoin qu'on les accompagne, qu'on les cultive.

*Retrouvez le programme de cette journée sur le site de Radio France


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