Patrick Cohen, France Inter : « La matinale, c'est là où bat le cœur des grandes radios généralistes
Transfuge de RTL, Patrick Cohen est le rédacteur en chef du journal de la matinale de France Inter depuis la rentrée. S’il se perd encore dans les bureaux de la station, il a retrouvé son goût pour la matinale en radio qui réveille chaque jour des millions de Français. De ses relations avec la rédaction de France Inter à l’indépendance des médias en passant par les nouvelles modes en radio, il a accordé ce matin une interview à imédias.
Patrick Cohen : Avant de parler des arguments, il y avait des envies. RTL avait besoin de moi le soir, moi je voulais être présent le matin, au cœur d’une matinale. Le matin en radio, c’est le prime-time en télévision. C’est là ou bat le cœur des grandes radios généralistes. Malgré les contraintes de vie que cela implique, c’est ce qui me procure le plus de plaisir professionnel.
Si RTL vous avait proposé la matinale, vous seriez donc resté…
L’honnêteté m’oblige à dire que oui. Mais France Inter m’a proposé de reprendre la rédaction en chef des matinales, ce que j’ai regardé avec intérêt. France Inter fait partie des endroits où je pensais qu’un jour je pourrai revenir. Ici règne un esprit particulier et une façon d’aborder les sujets qui me correspond. Enfin, dans sa vie professionnelle, on peut avoir envie de changer, de tenter de nouveaux défis. Ça passe par une rupture avec ce qu’on faisait avant.
Comment s’organise la création de votre journal, à quelle heure commence votre journée ?
Je me lève à 2 heures, j’arrive ici à 3 heures. Conférence de rédaction à 4 heures et puis beaucoup de lecture, d’écoute, de discussions, de débats pour essayer de fabriquer les meilleurs journaux possibles. J’ai beaucoup de discussions aussi avec Nicolas Demorand qui anime cette matinale, on parle de l’actu, de nos envies, de ce qui nous intéresse. C’est le contraire d’un travail solitaire, c’est vraiment un boulot d’équipe, une mise en commun des intelligences et des idées.
Ne craignez vous pas que le climat soit plus instable dans une station publique ? On annonce une grève pour lundi…
Cela ne me fait pas peur, j’ai déjà connu ça. C’est une donnée mais je ne pense pas que cela peut empêcher de faire venir quelqu’un. Ça fait partie de l’environnement. Je n’ai pas été accueilli avec des pierres ici. Si ça avait le cas, ce genre de contexte m’aurait posé un problème.
Le Président Nicolas Sarkozy est excessivement présent dans les médias, il encourage même ses ministres à venir parler aux journalistes. Comment faire la part des choses entre communication et politique ?
On se pose beaucoup de questions en conférence de rédaction pour éviter l’effet d’accumulation. Sur le traitement, il n’y a aucun problème, en raison de la qualité du service politique de France Inter, qui a été démontré lors de la dernière présidentielle.
Les journalistes du service politique sont tout à fait à même d’apprécier ce qui relève de la politique ou de la communication. La mousse est soit laissée de côté, soit elle est soulignée à l’antenne. Il ne faut pas qu’on croit que l’Elysée dicte l’agenda des journalistes. Il n’y a rien de pire qu’avoir un journal construit de cette façon ! Pour les invités, on organise aussi l’équilibre avec la rédaction. Sur l’effet de surdose, on est tous vigilants, l’Elysée fournit tant de matière qu’elle suffirait à alimenter la moitié de tous les journaux !
La communication de Nicolas Sarkozy prend-elle le pas sur sa politique ?
Communiquer fait partie de la politique, le faire savoir est aussi important que le savoir faire pour lui. A nous de voir ce qui relève de l’effet d’annonce ou ce qui induit des changements dans la vie des Français. C’est à nous de rappeler par exemple, comme on l’a fait lundi, que le rapprochement de Suez et de Gaz de France induit la privatisation de Gaz de France, ce qui est contraire à ce qu’il avait promis il y a 4 ans. On le rappelle, on le surligne. Ca n’a pas duré plus de 15 secondes mais ça suffit, pas besoin de faire un édito là-dessus. C’est une question de pertinence, de discernement.
On a vu que pendant la campagne présidentielle, certains médias ont été accusés d’être partisans. Quel regard portez-vous sur la couverture de cette campagne 4 mois après ?
Je ne suis pas le mieux placé, j’ai participé à cette campagne au sein de RTL qui me semble-t-il a été bien menée. France Inter a bien fait son boulot aussi.
Et sur les autres médias ?
Assez peu de choses m’ont choqué. Les procès en « sarkomania » ou en « sarkophilie » qui ont été faits après son investiture à la mi-janvier m’ont semblé injustes. La couverture des grands médias traduisait sa dynamique de campagne contrairement à celle de Ségolène Royal qui peinait à trouver sa vitesse de croisière. Les socialistes le reconnaissent aujourd’hui d’ailleurs. Une de ses erreurs, c’est d’avoir reculé son entrée en campagne et fait durer ses débats participatifs.
Et sur Europe 1, TF1, LCI ?
TF1 et LCI, sur la campagne, je les ai trouvés irréprochables. Autant il y a eu d’autres campagnes ou c’était discutable mais pas celle-ci. Sur Europe 1, oui, Elkabbach a dérapé plusieurs fois sur les interviews menées à l’antenne, avec des mots en trop, évidemment.
C’est difficile pour lui de restaurer la crédibilité d’Europe 1…
Oui, il essaye. J’ai fait partie des très nombreuses personnes sollicitées pour reprendre la matinale. La perte de crédibilité d’Europe 1 est l’une des raisons qui m’a fait décliner la proposition.
Les radios privilégient désormais des tranches élargies avec des animateurs vedettes qui passent les plats entre journalistes, chroniqueurs et auditeurs. Vous croyez à ce concept ?
Jusqu’à une certaine limite. Il y a des volumes de tranche qui ne me semblent pas raisonnables. Quelle fraicheur peut avoir un animateur qui reste quatre heures à l’antenne ? Nicolas Demorand sur France Inter fait trois heures comme chef d’orchestre avec des présences très fortes, de grosses préparations. L’animateur qui mène toutes les interviews, présent aussi dans le dialogue avec les auditeurs, quel est son degré d’implication en amont ?
On a dit en interne à RTL que la chronique de Laurent Gerra ne faisait pas rire toute la rédaction... Vous regrettiez que son billet soit inséré dans votre journal ?
Elle ne faisait pas rire toute la rédaction en effet, seulement une partie. La plupart du temps, ça me faisait rire : c’est difficilement contestable, les auditeurs m’entendaient à l’antenne, ça faisait partie du show ! Ma seule réserve va à la place de cette chronique, dans la tranche d’info du soir. Des enchainements étaient parfois difficiles.
Connaissait-il le contenu du journal pour ne pas, justement, être trop en décalage ?
Il venait en début de journal pour voir le sommaire, oui. Son intervention, c’est un peu comme l’effet d’un bruit incongru dans une salle d’opéra en plein concert. Mais c’était totalement délibéré. Il venait perturber l’ordonnancement. Il était dans cet esprit-là : donner un coup de pied, dans une logique de divertissement. Certains auraient aimé faire plus de politique à cette heure.
Vous a-t-on proposé une autre émission en plus du journal ?
Pour l’instant, non. Mais la matinale suffit à bon bonheur ! C’est compliqué de ne pas être monomaniaque, il faut savoir s’en extraire même si on baigne dedans 24 heures sur 24. Tout à l’heure, je vais faire une sieste. Puis quand je vais me réveiller, je vais allumer la radio, lire les journaux, regarder les infos.
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