"Nous refusons de les voir mourir". C'est l'appel à l'aide glaçant lancé par la Société des journalistes (SDJ) de l'Agence France-Presse. Dans un communiqué publié ce lundi 21 juillet, la SDJ a tiré la sonnette d'alarme concernant les conditions de vie des dix pigistes – une journaliste texte, trois photographes et six vidéastes – qui continuent de couvrir les événements dans la bande de Gaza. Leur situation, déjà extrêmement précaire, "empire de jour en jour". Et les journalistes de l'AFP préviennent : ces reporters "risquent de mourir de faim".
Depuis octobre 2023 et l'attaque du Hamas contre Israël, l'armée israélienne mène une offensive quasi quotidienne sur l'enclave palestinienne, imposant en parallèle un blocus strict. L'aide humanitaire y entre au compte-gouttes, la nourriture est rare, l'eau potable presque inexistante. Selon Reporters sans frontières, plus de 200 journalistes ont été tués depuis le début de la guerre à Gaza, dont au moins 43 dans l'exercice de leurs fonctions. Et aucun journaliste étranger n'est autorisé à entrer dans Gaza. Dans ce contexte, les pigistes palestiniens de l'AFP sont parmi les très rares à documenter encore les événements. "Ce sont pratiquement les seuls à rapporter ce qu'il se passe dans la bande de Gaza", écrit la SDJ.
Parmi eux, Bashar, photographe principal de l'agence depuis 2024, collabore avec l'AFP depuis plus de dix ans. Il vit avec sa mère, ses frères et sœurs et plusieurs membres de sa famille dans les ruines de sa maison à Gaza City. Samedi 19 juillet, il a publié un message sur Facebook : "Je n'ai plus la force de travailler pour les médias. Mon corps est maigre et je ne peux plus travailler". Selon le communiqué, Bashar a récemment perdu son frère, "tombé, à cause de la faim".
"Nous voyons leur situation empirer. Ils sont jeunes et leur force les quitte", insiste la SDJ. Malgré leur salaire mensuel, les journalistes ne peuvent rien acheter : les prix sont exorbitants et l'économie locale totalement effondrée. La circulation en voiture est quasiment impossible, soit faute de carburant, soit parce que tout déplacement les expose à des frappes aériennes. Les reporters de l'AFP doivent se déplacer "à pied ou en charrette tirée par un âne".
Ahlam, une autre journaliste pigiste, témoigne depuis le sud de l'enclave : "À chaque fois que je quitte la tente pour couvrir un événement, réaliser une interview ou documenter un fait, je ne sais pas si je reviendrai vivante." Elle ajoute : "Le plus gros problème, c'est le manque de nourriture et d'eau." À la fatigue, à la peur constante, s'ajoute désormais la faim. Les messages envoyés par les reporters à leurs collègues à Paris deviennent de plus en plus courts, parfois à peine quelques mots. "Leurs appels au secours, déchirants, sont désormais quotidiens", écrivent les journalistes.
"Nous risquons d'apprendre leur mort à tout moment, et cela nous est insupportable", martèle la SDJ. Dans un message, Bashar en appelle à Emmanuel Macron : "Je souhaiterais que M. Macron puisse m'aider à sortir de cet enfer." "Depuis que l'AFP a été fondée en août 1944, nous avons perdu des journalistes dans des conflits, nous avons eu des blessés et des prisonniers dans nos rangs, mais aucun de nous n'a le souvenir d'avoir vu un collaborateur mourir de faim", conclut le communiqué de la SDJ.
La direction de l'AFP, qui partage le communiqué de la SDJ de l'agence, "exhorte les autorités israéliennes à autoriser leur évacuation immédiate avec leurs familles".
Dans un tweet publié lundi soir, la direction de l'AFP affirme "partager l'angoisse exprimée par la SDJ quant à la situation effroyable de ses collaborateurs dans la bande de Gaza". "Depuis des mois nous assistons, impuissants, à la détérioration dramatique de leurs conditions de vie. Leur situation est aujourd'hui intenable, malgré un courage, un engagement professionnel et une résilience exemplaires", écrit l'agence.
Elle rappelle qu'elle a réussi à évacuer huit salariés de Gaza entre janvier et avril 2024. Aujourd'hui, elle affirme entamer les mêmes démarches pour ses pigistes, tout en soulignant "l'extrême difficulté" d'extraire qui que ce soit d'un territoire totalement verrouillé. Et de conclure : "Mais leur vie est en danger, aussi exhortons-nous les autorités israéliennes à autoriser leur évacuation immédiate avec leurs familles."
Sur France Inter, ce mardi matin, Emmanuel Duparcq, président de la SDJ, a réaffirmé son inquiétude : "Voir des collègues tués dans un conflit, c'est arrivé. Voir des collègues risquer de mourir de faim, c'est beaucoup plus rare, voire inédit". "Ils nous disent 'on a même plus la force de se lever pour aller prendre une photo, tourner une vidéo, ou interviewer des gens'" raconte-t-il. "Quand on sait qu'on s'adresse à des gens qui peuvent mourir de faim, d'un jour à l'autre, d'une semaine à l'autre, on se dit que de toute façon il faut tout tenter, et il faut absolument qu'au moins les responsables politiques concernés aient ce message et agissent en connaissance. Personne ne pourra dire qu'ils ne savaient pas."

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