Un monde parfait retouché sous Photoshop
Kounen… C'est celui qui était aux commandes de Blueberry ? Quant à Beigbede, vous l'avez vu aux commandes d'une émission littéraire sur Canal Plus pendant 3 mois avant qu'il ne se fasse virer en 2002. Ca a l'air pourri comme film ? Oui. Un film pourri sur un monde pourri.
Le livre de Beigbeder se lit, toute proportion gardée bien sûr, comme un Brett Easton Ellis, un Douglas Coupland ou un Chuck Palahniuk. Une bonne histoire transgressive qui n'attendait qu'un réalisateur avec assez de culot, d'idées, et de volonté pour en faire un film brûlot, couillu, et explosif. Jan Kounen, revenu de son trip sur la culture chamane, prend la réalisation du pamphlet de Beigbeder traduit pour le cinéma par Nico et Bruno (Le Bureau, Messages à caractère informatif), avec dans le rôle principal l'acteur soi-disant en vogue du cinéma français. Verdict ? Une odeur de vomi qui offre une incroyable bouffée d'air pur.
Prise de conscience
Le choc est certainement le même pour le lecteur averti et le novice qui se rend en salle pensant voir la comédie du moment. 99FR met le nez du spectateur dans la merde qu'il a lui-même encouragé pendant des années. Certes, le film ne propose pas de solution, mais faire ouvrir les yeux est déjà un beau geste. La charge antipub est efficace dans le sens ou 99FR ne se laisse pas regarder tout en « délivrant » un message, il le crache, il le vomit à la tête du spectateur et le laisse se débrouiller avec. Alors que l'on s'attend à une comédie acide après 20 minutes de visionnage, l'ambiance vire dans le trash nauséabond et s'achève avec un lamentable état des lieux sur la situation, un désespoir étouffant sur un monde où tout se vend car tout s'achète, surtout l'être humain.
Parfait Dujardin
En porte parole de ce monde budgété, Octave Parango, un publicitaire, un « crétin irresponsable dangereux » qui fait tout pour se faire virer de ce boulot indécemment fructueux. Ca ne servirait à rien de dire que « Dujardin confirme le talent que l'on a décelé dans *insérer le titre du film* », ce mec est plein de talent, on le sait, et il continue sur sa lancée. Le bad guy du film, le président de Madone (marque de yaourt, on sait de qui on parle…) est interprété par Nicolas Marié, acteur fétiche de Dupontel, qui joue un gros salaud comme on n'en avait pas vu depuis longtemps. Toute l'équipe est en harmonie totale avec le contexte et l'ambiance du film, et s'éclate comme jamais dans ce long-métrage résolument trash et glauque. Et les petits clins d'œil de Beigbeder sont bien agréables.
Un film atypique
99 FR constitue une adaptation exemplaire, une équivalence optimale par rapport à un roman (présence de l'auteur dans le projet oblige), tout aussi marquant et saisissant que
Fight Club,
Las Vegas Parano ou
Les Lois de l'attraction. Le scénario ondule autour de la version littéraire, en reprend les passages déjà cinématographiquement transposables et s'en écarte lors des moments opportuns. Aucune erreur de ce côté-là, tout le vocabulaire cinématographique traduit parfaitement le littéraire. Jan Kounen admet que l'on peut voir en 99FR le
Fight Club du yaourt. Mais ce serait réducteur de limiter la vision aux références. Même si le réalisateur ne se prive pas de faire un clin d'œil ou de rendre hommage à des classiques comme, justement Fight Club, mais aussi
2001 l'odyssée de l'espace,
Il était une fois dans l'ouest,
In the Mood for Love,
Pi..., ces référents n'empêchent pas 99FR d'avoir une identité propre, et fera certainement date dans le cinéma français tant aucun film ne lui ressemble.
Expérimentation, libération créative, véritable claque visuelle, 99FR porte fièrement son titre car rien n'est gratuit : l'abondance d'effets visuels a parfaitement sa place car la pub est partout dans le monde d'Octave, la pub est son monde. D'ailleurs, Kounen a pu parfaitement recréer cet univers car lui aussi à travaillé dans la publicité : la scène où Octave adolescent découvre les publicités au cinéma est certainement autobiographique.
Choquant et volontairement frustrant
Dans sa difficile quête de son âme perdue, Octave tel un christ sous cocaïne prend de plus en plus corps, passe d'une image parmi les images (de synthèse, animées, trafiquée) à un être humain dans une nature délivrée d'images, et donc de la pub. Peut être pas… Un apparent suicide pictural qui met 1h40 à trouver le point de chute. L'astucieuse double fin porte jusqu'au bout cette recherche de vérité dans un monde ou tout est faux, surtout ce film.
Esperons que ce film soit le premier d'un nouveau genre, d'un nouveau courant. Le cinéma français sombre dans les productions prime-time, 99FR ne passera jamais à cette case horaire et c'est tant mieux. Intelligent, choquant, volontairement frustrant, pas moraliste, jouissif, hilarant, sombre, dépressif, désenchanté… 99FR est un cri perdu dans le bruit du monde, qui casse les murs remplis d'affiches pour montrer le réel vide qui nous habite tous.
Antisocial, tu perds ton sang froid
Un kaléidoscope de formes cinglantes, traveling arrière, affiche paradisiaque, exposition des lieux. Toit de la sacro sainte compagnie publicitaire de Ross et Witchcraft. Toujours dans ce même mouvement de caméra virtuose, une grosse merde, Octave de son nom, s'apprête à s'écraser quelques dizaines de mètres plus bas. En un plan séquence, le ton est donné, l'inéluctable est déjà en train de se produire : le cinéma français va se prendre un violent coup dans les tripes...
Le film
99 F est au départ drôle, violemment drôle. Un humour cynique, féroce, rentre dans le lard, épaulé par une mise en scène ample, toujours adaptée à son sujet et des comédiens qui s'en donnent à cœur joie. On croyait Kounen paumé dans les limbes de son trip chamanique, c'est vrai... et faux à la fois. Vrai parce qu'Octave et Kounen sont des enfants de la pub (il réalisa de nombreux spots au début de sa carrière).
L'un cherche un exutoire, une passerelle vers un monde meilleur, lui qui est un des architectes d'une société complètement pourrie de l'intérieur par ce réflexe autodestructeur de la consommation comme quête absolue du sens de la vie. L'autre, rebelle et auteur de films punks (
Vibroboy, Doberman) qui s'est volontairement retiré de l'Occident, afin de trouver un apaisement, une renaissance quasi mystique quitte à dérouter une partie de son auditoire (Blueberry, trip sur pellicule intéressant à condition de rentrer complètement dedans). L'un cherche son moi, l'autre l'a trouvé.
De la poudre
Octave tient de Beigbeder, mais aussi de Kounen, tant il ressemble à son négatif. Vrai aussi parce que le réalisateur ne se prive pas pour nous offrir des moments bien trippants, mais complètements adaptés au sujet (détournements de pubs sous coke, une séquence trash animée sous acide). Octave et ses états seconds déterminent la mise en scène. Ca tombe bien, parce que derrière la caméra, Kounen s'éclate comme un fou. Et donc faux, parce que Kounen cette fois ne paume pas son audience (Dujardin aurait veillé à ce que le film ne dérive pas jusqu'à un point de non retour, et est même à la tête de quelques scènes du film – géniales soit dit en passant).
Travail de groupe
99 F est un film de Kounen, épaulé par Dujardin, approuvé par Beigbeder qui a lui même demandé aux talentueux Nicolas et Bruno d'écrire le scénario réadapté ensuite par Kounen. Cela aurait pu devenir un film schizophrénique d'un réalisateur aussi obsédé par le chamanisme depuis des années au point d'en nourrir son cinéma qu'un Cameron à travers l'épave du
Titanic, d'un acteur en pleine ascension qui aurait pu trouver là un véhicule à One man show, de scénaristes venus de la télé exécutants la périlleuse et fatale tache d'adaptation de roman. Miracle, il n'en est rien. Tout coule de source.
99 F est drôle comme il faut, faussement calibré pour mieux exploser à la gueule du grand public venus voir
Brice de Nice et de la ménagère de moins de 50 ans venue parce que la télé lui a dit que c'était bien (enfin si la ménagère mate Canal + et pas TF1...), joué avec un sens de la dérision désarmant, réflectif sans utiliser la formule du prêt à penser, virulent sans être manichéen. Toujours sur le fil, mais toujours sous contrôle. Incroyable numéro d'équilibriste.
Film cherche temps de cerveau disponible
99 F est au final violent, véritablement violent. Le film glisse au fur et à mesure vers le pamphlet anti société de consommation aux images chocs et aux phrases qui vous restent gravées dans la tête. L'apparente légèreté d'Octave, sa proportion à se foutre de tout cache de profonds doutes existentiels et le film dérive comme notre antihéros vers une reconsidération de ce qui compte vraiment, à se sauver dans une société pré-apocalyptique. Quitte à laisser de la cervelle sur le trottoir et du sang sur la chemise.
La recherche du salut se fera dans un sacrifice, ou dans un monde meilleur, enfin moins pourri que celui là. Ou pas. La fin est déstabilisante mais logique, ambiguë mais claire, inattendue mais souhaitée, risque de déplaire mais ne pouvait pas être autre. Fin d'exception pour film unique, même si il est blindé de références cinématographiques avouées (On pense vite à
Fight Club, qui est directement cité d'ailleurs),
99 F est
99 F. Un produit kamikaze dans une industrie dictée par le financement de la télévision. Seuls Arte et Canal +, ont accepté de contribuer au financement d'un projet lancé il y a maintenant sept ans. L'attente est aujourd'hui récompensée.
En marge
Si vous aussi en avez marre de ces drames existentialistes tournés en DV dans des 3 pièces-cuisine torchés par des cinéastes manchots convaincus que rien ne peut surpasser la nouvelle vague, si les comédies générationnelles sur des bobos trentenaires vous sortent par les orbites, si les 6 millions d'entrées de
Camping vous laissent toujours dubitatifs, si l'évocation du nom « Clavier » vous fait maintenant vomir, foncez vous réconcilier avec un certain cinéma français qui, si il ne risque pas de passer à 20h50 sur TF1, a ce mérite de se poser là, au milieu d'une certaine médiocrité cinématographique et télévisuelle pour faire un doigt à ceux que ça emmerde.