La séquence avait provoqué une énorme polémique. En février 2025, quelques heures après que Donald Trump a annoncé vouloir faire de Gaza "la Côte d'Azur du Moyen Orient", la chaîne Franceinfo proposait sur son antenne un débat entre experts pour approfondir le sujet. Dans "L'heure américaine", Julien Benedetto était d'abord revenu sur les déclarations du président des États-Unis, qui avaient provoqué l'indignation en plateau. Puis, le journaliste avait refermé le volet politique de ce dossier en s'intéressant à sa dimension économique et à sa faisabilité. Pour cela, avait été convié en plateau Franck Delvau, président de l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie d’Île-de-France (Umih).
"Paris/Île de France est la première destination de tourisme européenne. C'est 2.300 hôtels, environ 200.000 chambres d'hôtels, 33.000 cafés/restaurants et 200.000 personnes qui travaillent dans l'hôtellerie/restauration. Donc vous voyez, avant que demain Gaza devienne peut-être une French Riviera, il va y avoir quand même un peu de travail, avait notamment lancé le professionnel du tourisme. Un touriste, il va là ou là, en fonction de ce qu’il se passe. Le touriste veut voyager 'safe' [en sécurité, ndlr]. Donc Gaza : pourquoi pas, mais ce sera pas tout de suite, parce qu’il faut les infrastructures, un aéroport sûr, du personnel formé, et vous voyez le nombre d’hôtels à Paris : il y a beaucoup de travail." Une séquence en total décalage avec la gravité de la situation à Gaza, qui avait suscité l'indignation des téléspectateurs, mais pas uniquement. "Une séquence totalement inappropriée et regrettable a été diffusée hier. Nous l’avons supprimée de notre site et déplorons ce moment", avait dans un premier temps écrit Franceinfo sur le réseau social "X". Le SNJ de France Télévisions avait lui déploré un débat "déplorable et totalement inexcusable". "Nous sommes ici au-delà du réel et à mille lieues du journalisme. Dire que ce serait une erreur serait déjà un début d’excuse, alors que c’est inexcusable, intolérable. Ce n’est pas à nous de fixer le degré de sanction, ni de dire qui est responsable. À force de vouloir faire du remplissage par des débats, faute de moyens, on en arrive à parler de tout n’importe comment", avait notamment relevé l'organisation syndicale.
La journaliste Meriem Laribi, qui a réalisé pour "Acrimed" une enquête sur la façon dont France Télévisions traite l'actualité dans la bande de Gaza, a publié sur son compte "X" une partie de l'entretien effectué pour son article avec Alban Mikoczy, qui était en 2025 le rédacteur en chef de "L'heure américaine". La séquence diffusée avec le patron de l'Umih, qu'il regrette profondément aujourd'hui et qu'il considère comme une "erreur", lui a valu un blâme de la part de sa direction. Le journaliste explique que Franck Delvau n'était pas l'interlocuteur qu'avait dans un premier temps calé l'émission pour parler de l'aspect "économique" des propos de Trump sur Gaza. Mais s'étant désisté, l'homme initialement prévu avait proposé d'envoyer son adjoint, selon lui "parfaitement briefé". "Vu ce que le premier nous avait dit [lors d'un entretien téléphonique préalable], qui était très responsable, on se dit qu’il ne va pas y avoir de soucis, et on accepte. C’est l’erreur, explique Alban Mikoczy à Meriem Laribi. L’adjoint débarque à 22h et on s’aperçoit à l’antenne qu’il ne sait rien sur rien et qu’il dit n’importe quoi. Il se lance dans ce truc totalement vaseux, complètement surréaliste, à tel point que moi qui suis en régie, quand je découvre ça, je demande au présentateur de mettre fin à l’interview qui était censée durer 15 minutes." Finalement, l'entretien n'avait duré que 7 minutes et le rédacteur en chef avait déboulé sur le plateau pour changer totalement le thème de la conversation.
Alban Mikoczy reconnaît une erreur dans le choix même de l'angle de ce débat : "J’ai voulu examiner un objet qui n’est pas légitime, j’en suis convaincu maintenant.[...] Je me suis très clairement trompé de registre." Et d'ajouter : "Sur le fond, les gens qui ont écrit que cette séquence était hallucinante et inadmissible ont raison. J’ai été maladroit, mais en tout cas, il n’y a pas eu de volonté d’offenser. Je reconnais avoir perdu le contrôle de l’émission", a-t-il admis.
