Quelques semaines avant les commémorations des dix ans des attentats du 13 novembre 2015, la diffusion de la série docu-fiction "Des vivants" a ravivé des blessures profondes. Réalisée par Jean-Xavier de Lestrade et mise en ligne sur france.tv le 27 octobre, cette série en huit épisodes revient sur la nuit d'horreur vécue par les otages du Bataclan. Mais le choix du cinéaste de tourner certaines scènes dans la salle de spectacle ou a eu lieu le massacre suscite une vive polémique parmi les victimes et leurs proches.
Une décision jugée "indécente" par plusieurs membres de l'association de victimes Life For Paris. Son président, Arthur Denouveaux, a regretté un geste maladroit : "Cela brouille la frontière entre fiction et réalité, ça ne me paraît pas sain", a-t-il déclaré lundi 27 octobre sur ICI. "Revoir à l'écran les vrais fauteuils rouges du Bataclan, où 90 personnes ont été tuées et 11 prises en otage, a suscité une émotion énorme parmi les gens de Life for Paris, qui ne comprenaient pas vraiment pourquoi", confie-t-il.
Arthur Denouveaux, qui a lui-même échappé à la tuerie en fuyant par une issue de secours, précise pourtant que les victimes avaient été consultées avant le tournage : "À cette occasion-là, on avait parlé de la possibilité de tourner dans le Bataclan. J'avais signalé que cela me semblait être une mauvaise idée pour trois raisons. La première, c'est qu'il y a moyen d'aller tourner dans d'autres salles à Paris qui ont les mêmes sièges rouges. La deuxième, c'est que ça brouille la frontière entre fiction et réalité et ça ne me paraît pas sain."
Et d'ajouter : "Enfin, cela peut choquer profondément des victimes qui considèrent que le Bataclan est l'endroit où elles ont failli mourir ou où leurs proches sont morts. Personne n'irait tourner dans la chambre où se sont déroulés les faits horribles qui ont été commis contre Gisèle Pélicot !", avance-t-il, tout en admettant un "parallèle très osé".
Face à ces critiques, Jean-Xavier de Lestrade, assume pleinement son choix : "C'est au contraire une marque de respect envers les victimes", a-t-il répondu. Selon lui, ce sont même les anciens otages qui "ont insisté pour que ces scènes soient tournées au Bataclan". Dans une interview au "Point", il justifie sa décision par la fidélité de la reconstitution : "Nous étions si proches des récits des otages, la précision documentaire de la série est telle que cela aurait été totalement incongru de tourner ces scènes ailleurs. 90 personnes sont mortes dans cette salle. Par respect pour les victimes, on ne pouvait pas tricher en la reconstituant : il fallait la montrer…".
Le réalisateur assure avoir pris toutes les précautions nécessaires avant le tournage : "Au départ, la direction du Bataclan a refusé, mais ce sont les otages eux-mêmes qui ont fini par la convaincre. Et puis, il y avait la question des riverains, tellement marqués par les événements : il fallait les préparer. Nous avons donc distribué 8.000 feuillets dans toutes les boîtes aux lettres deux mois avant, puis la semaine précédant le tournage, et nous avons installé une cellule d'écoute psychologique à la mairie du 11e."
Si Arthur Denouveaux reconnaît aujourd'hui qu'il s'agit sans doute d'un "gros malentendu", la polémique a relancé un débat de fond : faut-il encadrer les tournages au Bataclan ? Le président de Life For Paris plaide pour une forme de charte : "On peut y tourner des documentaires en rapport avec le 13 novembre, mais la fiction devrait être bannie. La frontière entre fiction et documentaire doit rester une frontière étanche, au risque de susciter des réactions très compliquées à la fois pour les victimes, mais aussi potentiellement pour le spectateur."

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