Lionel Abbo, auteur du roman "Talk Chaud", imaginé avec Thierry Ardisson
"The Voice," "Koh-Lanta", "MasterChef", le petit écran n'a plus aucun secret pour Lionel Abbo. Cadre chez Endemol, Shine ou encore Banijay, ce dernier est devenu "communicant le jour et écrivain la nuit" il y a quelques années. "Talk Chaud" est son sixième roman. À l'occasion de la sortie de ce livre imaginé avec le regretté Thierry Ardisson, Lionel Abbo revient pour Puremédias sur sa relation avec l'animateur, les coulisses de leur dernier projet commun et l'hommage qu'il lui rend à travers ce livre. L'ancien producteur évoque aussi les dessous de la télévision, la fin de l'ère des animateurs-stars et livre son regard sur l'avenir du petit écran.
Propos recueillis par Benjamin Rabier
Puremédias : Comment vous présenteriez-vous ?
Lionel Abbo : Je suis écrivain et communicant. "Talk Chaud" est mon sixième roman. Je suis communicant le jour, écrivain la nuit. Je travaille pour l'agence de communication de crise PLEAD, qui conseille des dirigeants d'entreprise, et j'écris des romans. Ce livre fait aussi écho à la carrière que j'ai eue pendant une quinzaine d'années dans la production audiovisuelle.
J'ai travaillé pour Endemol, Shine, Banijay. J'ai été dans la boîte de production qui a lancé "The Voice" en France, "MasterChef", "Baby Boom". Chez Banijay, j'ai aussi travaillé sur des émissions comme Koh-Lanta ou Fort Boyard, les grands hits de la télévision française. J'ai également beaucoup travaillé avec Thierry Ardisson sur différents développements. C'est comme ça qu'on s'est côtoyés.
"Thierry Ardisson était un personnage attachant"
Lionel Abbo
Justement, comment avez-vous rencontré Thierry Ardisson ?
Il est venu nous voir un jour, quand je travaillais chez Shine, parce qu'il avait plusieurs concepts et cherchait une société qui l'aide à les vendre en France et à l'étranger. Son rêve était de créer un grand format vendu dans le monde entier. C'est dans ce cadre-là qu'on a commencé à travailler ensemble. On s'est tout de suite très bien entendus. Il avait l'habitude de me surnommer "Docteur" parce qu'il trouvait qu'avec mes petites lunettes, je ressemblais à un médecin. On a développé notamment "Le Grand Blind Test", diffusé sur TF1 et présenté par Laurence Boccolini. Il en était très content parce qu'on l'avait vendu dans sept ou huit pays. On a aussi travaillé sur "Hôtel du Temps" et sur ses dernières émissions.
Quel homme était-il, loin de l'image de "l'homme en noir" ?
J'en garde un souvenir très ému. C'était évidemment un personnage, mais un personnage attachant. Il avait une qualité assez rare dans le monde de la télévision : il s'intéressait énormément aux autres. La curiosité qu'il montrait à la télévision, il l'avait aussi dans la vie. Avec les célébrités comme avec les non-célébrités, comme moi. Quand on discutait avec lui, on ne parlait pas uniquement de lui, mais de plein de sujets. C'était quelqu'un de très curieux, de très cultivé. Je garde un grand souvenir de tous les cafés qu'on a pris au Maurice, où il avait sa table réservée. C'est là qu'il faisait toutes ses réunions et qu'on travaillait essentiellement.
Comment est née l'idée de raconter les coulisses de la télévision ?
C'est une idée de Thierry. Il voulait travailler sur une série qui raconte, à travers la fiction, ses souvenirs d'homme de télévision et les coulisses de ce monde qui fait fantasmer. C'était aussi l'occasion de raconter sa télévision : celle des années 1990 et des années 2000, l'âge d'or de la télévision, des Enfants de la télé. Il est venu me voir parce qu'il savait que j'écrivais. On a travaillé sur ce projet ensemble et on l'a terminé. Au moment où on s'apprêtait à le présenter aux chaînes, Michel Denisot a sorti un film sur la télévision qui n'a malheureusement pas marché. Thierry s'est alors dit qu'il ne fallait pas présenter le projet à ce moment-là, sous peine de se heurter à des refus. Le scénario est donc resté dans un tiroir. Je lui ai demandé l'autorisation de l'adapter en roman, puisqu'on n'en faisait rien. Il me l'a donnée. C'est le roman que vous avez lu. Malheureusement, nous n'avons pas eu le temps de le publier avant sa disparition. Quelques mois après son décès, j'ai contacté Audrey Crespo-Mara pour lui demander son autorisation. J'avais peur qu'elle ne connaisse ni le projet ni moi. Ce n'était pas du tout le cas. Elle m'a envoyé un message très sympathique pour me dire qu'elle connaissait le projet et m'a donné son feu vert. J'en suis ravi.
"Audrey-Crespo Mara était la personne la plus importante pour Thierry Ardisson"
Lionel Abbo
Vous lui dédiez d'ailleurs le livre. Pourquoi ?
Parce que c'était la personne la plus importante pour Thierry. Il parlait souvent d'elle, avec des étoiles dans les yeux. Et puis, si elle ne m'avait pas donné son accord, je n'aurais pas sorti ce livre. Il était important de lui rendre cela. Ce livre est aussi une façon de rendre hommage à Thierry Ardisson. J'ai eu la chance d'assister à ses funérailles, un moment particulièrement émouvant. Dédier ce livre à Audrey, c'était aussi une manière de lui rendre hommage à travers elle.
La publication du livre peut-elle être une première étape vers une adaptation en série ?
Tout est possible. Maintenant, plus rien n'est entre mes mains. C'est le public qui va décider, le bouche-à-oreille qui donnera une vie au livre. J'adorerais qu'il devienne une série, comme le souhaitait Thierry. C'était son projet initial.
Comment adapte-t-on un scénario en roman ?
La matière était déjà là : l'histoire et les personnages. Il fallait lui donner un style littéraire, parce qu'un scénario est beaucoup plus brut qu'un roman. Il a fallu enrichir les descriptions des personnages, des lieux... C'était un travail important. J'ai néanmoins écrit le livre comme une série : chaque chapitre fonctionne un peu comme un épisode. L'idée est qu'à la fin d'un chapitre, on ait envie de lire le suivant, comme on a envie de regarder l'épisode suivant d'une série.
Quelle est la part de fiction et de réalité dans ce roman ?
C'est difficile de donner un pourcentage. Ce que je peux dire, c'est que c'est un mélange des souvenirs télévisuels de Thierry, des miens et de souvenirs connus de tous. Thierry Walter est largement inspiré de Thierry Ardisson, mais ce n'est pas lui. Marc Pinto est un mélange de plusieurs animateurs-producteurs qui ont marqué ou marquent encore la télévision. Quand on connaît bien un milieu, on peut aller puiser dans ses souvenirs. Il y a beaucoup de choses vraies et d'autres qui relèvent davantage de la fiction.
Des animateurs vous ont-ils dit qu'ils s'étaient reconnus ?
Non. En revanche, j'ai reçu beaucoup de messages de personnes qui trouvent le livre très réaliste, qui reconnaissent bien la télévision qu'elles connaissent ou qu'elles ont connue. C'est rassurant parce que l'une de mes craintes était justement de ne pas être totalement juste. Jusqu'à présent, les retours sont très positifs sur ce point.
La télévision est un univers où il y a beaucoup d'ego et où chacun a une grande estime de son talent et de son travail
Lionel Abbo
Le livre raconte aussi la fin des animateurs-stars. Thierry Ardisson avait-il conscience de cette évolution ?
Oui. Il avait beaucoup de recul et une vraie vision du milieu dans lequel il évoluait. Il avait aussi connu une traversée du désert. On se souvient de "Tout le monde en parle" ou de "Salut les Terriens !", mais moins des périodes où il ne faisait plus de télévision. Cela lui donnait une certaine lucidité.
Avec l'arrivée des formats comme "The Voice" ou "MasterChef", les émissions ont commencé à exister indépendamment de leurs animateurs. Si je vous demande qui présentait MasterChef, je ne suis pas sûr que vous vous en souveniez. Ce n'est pas ce qui compte. Dans les années 1990, on regardait avant tout Patrick Sébastien, Patrick Sabatier ou Jean-Pierre Foucault. L'ère des formats a changé cela. Puis sont arrivés YouTube, Facebook, l'iPhone. C'est précisément à cette période, en 2005-2006, que se déroule le roman. Pendant que les deux animateurs se livrent une bataille cruelle, le monde autour d'eux est en train de s'effondrer. C'est ce qui m'intéressait.
À vous lire, la télévision ressemble à un monde de requins. Est-ce vraiment le cas ?
Oui. Comme la communication ou la publicité, c'est un univers où il y a beaucoup d'ego et où chacun a une grande estime de son talent et de son travail. Quand ces ego se frottent, cela fait des étincelles.
C'est un monde difficile, parfois cruel. Mais c'est aussi un métier de rêve, comme le cinéma. C'est dur, mais beaucoup de gens aimeraient être à notre place.
On dit souvent que la télévision est morte. Qu'en pensez-vous ?
Je pense que la télévision linéaire va continuer à se compliquer. Tous les programmes qui n'apportent pas une vraie valeur ajoutée sont appelés à disparaître, notamment les programmes de journée. Le rendez-vous quotidien à heure fixe, avant 20 ou 21 heures, me semble voué à disparaître. En revanche, le sport, le divertissement ou la téléréalité restent très plébiscités. Ils continueront d'exister. Le support télévisé, lui, restera important. Aujourd'hui, même YouTube est davantage regardé sur un téléviseur que sur un ordinateur ou un téléphone. Cela prouve que l'écran reste le bon objet. La vraie question est celle des canaux de diffusion. Entre YouTube, TikTok, Netflix, Disney+ et les chaînes traditionnelles, la bataille est intense. La force des diffuseurs historiques, on le voit encore aujourd'hui avec le sport, c'est qu'ils détiennent encore les grands événements en direct.
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