C'est une habitude pour les téléspectateurs de France 5 : à chaque fin d'émission de "La grande librairie", Augustin Trapenard cède son fauteuil à l'un des auteurs invités, le temps d'une carte blanche. Quelques minutes durant lesquelles ces derniers peuvent s'exprimer, face caméra, sur un texte écrit de leur main pour l'occasion. Le 9 septembre, c'est la comédienne Adèle Haenel, venue présenter son livre "Viser juste", qui a incarné cette rubrique. Elle y a évoqué le silence entourant les violences sexuelles, faisant ensuite un rapport avec le silence entourant la situation en Palestine : "L'État d'Israël commet un génocide en Palestine. Et la France est complice. N'acceptez pas l’inacceptable, alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine", avait-elle notamment lancé. Quelques heures plus tard, le replay de l'émission n'apparaissait plus sur France.tv.
Quelques heures après Augustin Trapenard, qui a affirmé mercredi dans le nouveau numéro de "La grande librairie" que les cartes blanches des auteurs ne subissaient aucune censure, c'est Stéphane Sitbon-Gomez, directeur des antennes et des programmes de France Télévisions, qui a pris la parole. "Il n'y a aucun problème dans les propos qu'a dit Adèle Haenel, a-t-il d'abord assuré dans le cadre d'un entretien avec Le médiateur de France Télévisions. La liberté d'expression sur les antennes de France Télévisions, elle est garantie. D'ailleurs, le mot génocide est utilisé régulièrement sur nos antennes par des experts, des gens qui le contredisent, des artistes. Dans 'La grande librairie', j'ai compté, il y a eu 7 ou 8 cartes blanches où Annie Ernaux, Dominique Blanc, ont partagé aussi leur indignation sur Gaza : on n'a jamais coupé quoi que ce soit. Et d'ailleurs, c'est ce qui m'a le plus frappé dans toutes les remontées, on m'a parlé de censure... Adèle Haenel elle a pu s'exprimer totalement librement, on savait qu'elle parlerait de Gaza à la fin, et elle a été intégralement diffusée."
Stéphane Sitbon-Gomez l'assure, le replay a été dépublié pour des raisons purement procédurales. "On a une obligation de garantir ce que l'on appelle, en jargon technique, la maîtrise de l'antenne, c'est-à-dire de rappeler le contexte dans lequel s'inscrit cette carte blanche. On a eu énormément de recours et de saisines de l'Arcom qui considéraient qu'on avait failli à nos obligations, qu'on avait, en gros, permis à Adèle Haenel de faire une sorte de tract sans suffisamment le contextualiser", a détaillé le numéro 2 de France Télévisions. Dans ce cas de figure de nombreuses saisines de l'Arcom, ce qui arrive très régulièrement selon Stéphane Sitbon-Gomez, France Télévisions dépublie automatiquement les replays en attendant d'avoir le verdict de l'autorité de régulation. "C'est une sorte de principe de précaution qu'on a. [...] On dépublie le replay, ce qui permet au juge, à l'Arcom, de dire ça allait ou ça n'allait pas. [...] C'est une modalité presque technique."
Malgré tout, le directeur des antennes et des programmes comprend "l'émotion" suscitée par cette action. "À aucun moment on n'a voulu censurer aucun propos, a-t-il de nouveau assuré. On lutte contre la censure, on lutte contre l'auto-censure, on défend la liberté d'expression sur nos antennes et d'ailleurs, on s'est dit qu'il allait falloir que l'on révise nos règles sur la dépublication parce que si cela suscite autant d'incompréhensions de la part des publics, c'est de notre faute", a-t-il conclu. Interrogée à ce sujet par nos confrères du "Monde", Delphine Ernotte Cunci a évoqué les mêmes raisons de dépublication et indique avoir "saisi le comité d'éthique" de France Télévisions, ajoutant : "Je veux une doctrine plus claire, opposable et explicable. Nos règles de dépublication seront rendues publiques dans les prochaines semaines pour qu'un tel débat ne se reproduise pas".
Sur son compte Instagram, Adèle Haenel s'était émue de la suppression du replay de sa carte blanche, estimant que cette action validait tout son propos tenus sur France 5 : "Ce qui est assez fou, c’est qu’ils [France Télévisions] font absolument la démonstration parfaite de la pertinence des propos qui consistaient à dire qu’il y a certains mots, certaines réalités que tout le monde sait et qui ne doivent surtout pas être dits", avait-elle affirmé.