C'est un vote sans équivoque. À l'issue d'une consultation organisée du 3 au 9 novembre par la société des journalistes (SDJ) de "L'Équipe", 88,42% des participants se sont opposés au plan de réorganisation proposé par la direction. Sur 350 journalistes, 259 ont pris part au scrutin. Seuls 10,04% ont approuvé les changements, tandis que 1,54 % se sont abstenus. Dans un contexte de défiance grandissante, le message adressé à la direction générale, incarnée par Rolf Heinz, et au directeur des rédactions, Matthias Gurtler, est clair : la transformation du journal ne convainc pas.
Car au-delà d'une simple réorganisation, c'est bien une vision du futur de "L'Équipe" qui est en jeu. Selon les résultats communiqués lundi 10 novembre en interne, 91% des votants disent craindre pour "le devenir de la ligne éditoriale" du quotidien. Dans un mail adressé aux salariés que Puremédias a pu consulter, la SDJ estime que "ce rejet massif traduit un immense mal-être lié au projet de réorganisation mais aussi aux dérives éditoriales constatées".
Parmi les remarques formulées par les journalistes figurent des critiques sévères : "plan social déguisé", "faire toujours plus avec toujours moins", "précarité renforcée", ou encore "disparition du service correction". Beaucoup dénoncent un "écart trop grand entre les ambitions et les moyens alloués" et déplorent qu'"on ne parle jamais du contenu de nos publications".
Présenté comme une évolution stratégique majeure, le plan vise à repositionner "L'Équipe" comme un média d'abord numérique, avec une déclinaison imprimée. L'objectif affiché est ambitieux : doubler le nombre d'abonnés digitaux pour atteindre 500.000 d'ici 2030 (contre 226.000 en 2025), et franchir la barre des 20 millions de visiteurs uniques mensuels, rapporte "Le Monde". Le site, déjà à 13,7 millions, devrait selon la direction devenir un "agrégateur de contenus sportifs" plus offensif, notamment via des partenariats avec Eurosport et la plateforme Ligue 1+.
Mais si la rédaction adhère à l'idée d'une accélération digitale, elle rejette la méthode. Dans la synthèse des commentaires, plusieurs journalistes dénoncent la "multiplication des brèves à clics faciles", "trop de people", ou encore une "perte d'ADN du journal". D'autres redoutent une "complaisance croissante avec les annonceurs" et un "virage inquiétant vers l'intelligence artificielle". Une ligne incarnée par Matthias Gurtler, ex-directeur de la rédaction du magazine "Gala", arrivée en février, qui suscite de fortes réserves internes.
Sur le plan humain, la réorganisation prévoit la suppression de six postes d'éditeur et de deux postes de correcteur, compensée par la création de six nouvelles fonctions (dont trois postes de rédacteur en chef info desk et deux à la vidéo). Deux postes disparaîtraient ainsi. La situation a conduit une inspectrice du travail à se rendre le 6 novembre au CSE du journal pour obtenir des précisions sur le projet.
Le mouvement de contestation dépasse désormais les murs de la rédaction. Lundi 10 novembre, le Syndicat général du Livre et de la communication écrite (SGLCE-CGT) a bloqué l'expédition du journal depuis les imprimeries de La Courneuve (Seine-Saint-Denis) et Gallargues-le-Montueux (Gard), en solidarité avec les correcteurs.

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