Le ton est monté lors d'une conférence de presse tenue en Guyane, vendredi 16 mai, en marge du déplacement de Gérald Darmanin. Interrogé à deux reprises par un journaliste de Guyane La 1ère sur l'accueil critique réservé à son annonce visant à la création d'un quartier de haute sécurité à Saint-Laurent du Maroni, le ministre de la Justice de rétorquer : "C'est une insulte à la République ce que vous dites ! Vous êtes journaliste, d'abord. En plus d'être complètement idiot… C'est une insulte, c'est complètement idiot, bien sûr, et c'est une insulte car ce sont des magistrats indépendants qui prennent les décisions de détention", a-t-il lancé.
Le journaliste de la chaîne Guyane La 1ère l'interrogeait sur une crainte largement exprimée localement : celle de voir cette nouvelle prison accueillir des détenus venus de métropole. L'annonce par le garde des Sceaux d'un quartier de haute sécurité destiné à accueillir des narcotrafiquants et détenus radicalisés a fait resurgir une mémoire collective encore vive : celle du bagne de Guyane, aboli en 1953.
Face à la polémique, la direction de Guyane La 1ère n'a pas tardé à réagir, dans un communiqué diffusé le dimanche 18 mai : "Notre journaliste relayait le sentiment général de l'opinion publique et des élus de Guyane qui voient dans cette annonce le retour du bagne", écrit la direction dans son texte. "La direction de Guyane La 1ère souhaite assurer les journalistes de son total soutien dans le cadre de leur fonction et de sa confiance pleine et entière sur la couverture de cette actualité importante pour le territoire."
Selon le service "Vrai ou Faux" de Franceinfo, l’entourage du ministre de la Justice affirme que ses propos ne visaient pas le journaliste ayant posé la question, dénonçant un "communiqué fallacieux" de Guyane La 1ère. "C’est factuel : lorsqu’on lit ou qu’on écoute attentivement le verbatim, ce que le ministre qualifie 'd’idiot', ce sont les propos rapportés et non la personne du journaliste", assure l’entourage de Gérald Darmanin.
Dans un communiqué commun, l'Unsa et le SNJ ont dénoncé les propos du ministre, rappelant qu'il s'agissait d'une question légitime de la population locale. "Qualifier d''insulte à la République' la question d'un journaliste est indigne d'un ministre", écrivent-ils. "Et l'usage du mot 'idiot', qui semble d'abord s'adresser au collègue, est également indigne !" poursuit le texte.
"Non, monsieur le ministre, il n’est pas 'idiot' de rappeler que la Guyane a été une terre de bagne, que cela a laissé de profondes blessures, et qu’on ne fait par n’importe quoi avec cette mémoire, surtout à Saint-Laurent du Maroni ! Les journalistes de Guyane La 1ère sont là pour poser les questions de fond, n'en déplaise à un ministre 'hors sol' de passage sur le territoire. Les syndicats SNJ et Unsa-SRCTA Guyane dénoncent cette 'insulte ministérielle', et exigent de Gérald Darmanin qu'il s'excuse auprès de notre collègue et du personnel de Guyane La 1ère, insulté dans son ensemble. Dénigrer de cette façon un journaliste est aussi une atteinte à la liberté de la presse, principe fondamental de notre démocratie", conclut le communiqué.
L'annonce de Gérald Darmanin dans le "Journal du dimanche", quelques jours plus tôt, avait déjà suscité la controverse. Le ministre affirmait vouloir faire de cette prison la troisième de ce type en France, avec l'objectif affiché d'"éloigner durablement les têtes de réseau du narcotrafic". Initialement, ses propos laissaient entendre que la structure pourrait accueillir des détenus de l'Hexagone.
Entre 1795 et 1953, la Guyane a accueilli des milliers de condamnés envoyés par l'administration pénitentiaire française, dont de nombreux prisonniers politiques, journalistes et opposants. Jusqu'en 1852, la colonie servait de lieu d'exil pour les voix dissidentes de la métropole. Par la suite, le bagne est devenu un symbole des politiques répressives françaises sous couvert de développement colonial.
Face à la polémique et à la pression des élus locaux, Gérald Darmanin a tenté d'éteindre l'incendie. Il a précisé, lors d'une autre prise de parole, que le quartier de haute sécurité "ne servirait pas à accueillir des détenus de métropole", assurant qu'"il y a très largement de quoi faire parmi la délinquance, la criminalité en Guyane et aux Antilles".

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