Le 26 mars dernier, Léa Salamé recevait, dans son journal de '20 heures' de France 2, le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov. Durant 10 minutes, le diplomate, un très proche de Vladimir Poutine, avait répondu aux questions de la journaliste. Une séquence (agrémentée d'un format long publié sur le site de France Télévisions) décriée par de très nombreux observateurs, qui ont vu dans cet entretien une tribune pour le leader russe, alors que le pays est engagé dans un conflit contre l'Ukraine depuis 2022, après l'invasion du pays dirigé par Volodymyr Zelensky. Le ministre des affaires étrangères français, Jean-Noël Barrot, avait notamment réagi sévèrement à cet entretien, regrettant que le ministre russe ait pu "dérouler tranquillement sa propagande".
Quelques heures après cette interview particulièrement décriée, et pour laquelle Léa Salamé elle-même a essuyé de très nombreuses critiques, Philippe Corbé, tout juste nommé à la direction de l'information de France Télévisions, avait tenu à défendre cet entretien présenté comme une "exclusivité" par la chaîne publique. "Quel journaliste a pu dire frontalement à l’un des plus proches de Vladimir Poutine que la Russie ne respecte pas le droit international en Ukraine ? C’est ce que Léa Salamé a fait hier soir (…). Elle a livré une interview solide sur le fond", avait-il affirmé, soulignant que l'entretien n'avait été "absolument pas complaisant". Léa Salamé avait également reçu le soutien de la Société Des Journalistes (SDJ) de France Télévisions, qui avait assuré qu'elle avait mis Sergueï Lavrov "devant les faits", l'interrogeant notamment sur les frappes qui avaient fait des "milliers de civils ukrainiens morts dans cette guerre".
Un peu moins d'un mois après cette interview polémique, Philippe Corbé y est revenu longuement dans une tribune écrite dans les pages du "Point". "Faut-il interviewer les dirigeants des puissances hostiles lorsqu’ils mentent, esquivent ou instrumentalisent la parole publique ?, débute le journaliste venu de BFMTV et de RTL. La question [...] resurgit avec force à la suite de l'entretien de Serguei Lavrov diffusé au journal de 20 heures de France Télévisions le 26 mars dernier.Certains y ont vu une faute. D’autres n’ont pas compris pourquoi la télévision publique française offrait ainsi une "tribune" au roué ministre des Affaires étrangères russe. Le mot mérite que l’on s’y arrête, car il dit tout du malentendu." Le directeur de l'information poursuit : "Une interview n’est pas une tribune. Refuser d’interroger un responsable politique au motif qu’il ment, c’est renoncer à une part essentielle du travail journalistique. C’est accepter que certaines paroles circulent sans jamais être exposées à la contradiction directe. C’est se priver d’un outil de compréhension. Car interroger, ce n’est pas croire. C’est montrer."
Selon Philippe Corbé, Léa Salamé a, ce 26 mars, bien interrogé, "frontalement", Sergueï Lavrov sur "des points essentiels" : "le rôle de la Russie aux côtés de l’Iran dans la guerre, les frappes visant des civils en Ukraine, le respect du droit international, les relations diplomatiques entre la France et la Russie, deux membres permanents du conseil de sécurité des Nations Unies". Le directeur de l'information du groupe public ajoute que la journaliste a bien "contesté" certaines dénégations du diplomate russe, et "rectifié" quelques allégations. "Ce moment doit être regardé pour ce qu’il est. Une journaliste qui oppose des faits à un responsable politique, face à des millions de téléspectateurs."
Après avoir souligné la difficulté de la réalisation de cet entretien mené à distance, avec un interlocuteur qui retirait parfois ses oreillettes, rendant les relances compliquées, Philippe Corbé a reconnu quelques erreurs. "Nous aurions dû aller plus loin. Mieux encadrer la diffusion à l’antenne, en accompagnant cet entretien de la présence en plateau de l’un de nos spécialistes des relations internationales, capable de remettre immédiatement en perspective certaines affirmations mensongères et d’apporter des éléments de contexte supplémentaires. Nous avons complété la version de l’interview mise en ligne par des reportages des journalistes de France Télévisions qui rappelaient les faits, mais nous aurions pu faire davantage de place à la contextualisation et au décryptage en éclairant, point par point, les déclarations les plus contestables." Philippe Corbé conclut sa mise au point en assumant de nouveau totalement cette interview du dirigeant russe. "La critique est nécessaire. Elle fait partie de la vie démocratique. Mais elle ne doit pas conduire à une confusion dangereuse : celle qui consisterait à considérer que donner la parole, c’est approuver".

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