Elle ne compte pas faire profil bas. Invitée samedi 22 août aux AMFIS, les universités d’été de La France insoumise organisées dans la Drôme, Anna Mouglalis a participé à un "grand entretien" avec la députée LFI Sarah Legrain. L’occasion pour la comédienne d’afficher ses convictions politiques, mais surtout de revenir longuement sur son combat contre la concentration des médias et sur son opposition à Vincent Bolloré.
Anna Mouglalis fait partie des quelque 600 professionnels du cinéma qui avaient signé en mai dernier, au moment du Festival de Cannes, la tribune "Zapper Bolloré". Publié dans "Libération", le texte dénonçait l’emprise grandissante du milliardaire sur le secteur culturel, de Canal+ à StudioCanal, sur fond de projet de rachat d’UGC. Parmi les signataires figuraient également Juliette Binoche, Adèle Haenel, Swann Arlaud ou Raymond Depardon, rejoints ensuite par plusieurs stars internationales.
Devant les militants insoumis, Anna Mouglalis a commencé par rappeler que Cannes avait été créé pour proposer "un cinéma du monde libre" face à la Mostra de Venise sous les régimes fasciste et nazi. Avant d’estimer qu’aujourd’hui, "le festival est vidé de son sens". L’actrice s’en est ensuite directement prise à l’écosystème médiatique et culturel constitué autour de Vincent Bolloré. "À partir du moment où Canal+ a été racheté par Bolloré, et où on sait qu’il intervient aussi en conseil de choix des projets, qu’il a pu dire, puisque ça a été rapporté par Christophe Honoré, ‘pas de syndicaliste, pas de pédé’, on sait qu’il est en croisade. Tout ça, c’est pas caché", a-t-elle lancé.
CNews, le "JDD", Prisma Media… Pour Anna Mouglalis, "il y a une offensive très claire" et le cinéma ne serait nullement épargné. "On nous dit : ‘Le cinéma ne sera pas touché, Canal+ ne sera pas touché’. C’est entièrement faux. C’est déjà à l’œuvre", a-t-elle assuré. La comédienne conteste également l’idée selon laquelle le cinéma français devrait se montrer reconnaissant envers Canal+ en raison de son poids dans son financement. "Canal+ n’est pas un mécène du cinéma français. Canal+ fait du préachat pour avoir le droit de diffuser les films en premier après leur sortie", a-t-elle martelé.
Mais c’est surtout sur la réaction de Maxime Saada à la tribune "Zapper Bolloré" qu’Anna Mouglalis s’est montrée particulièrement virulente. Après sa publication, le dirigeant de Canal+ avait annoncé que le groupe ne souhaitait plus travailler avec certains de ses signataires, provoquant des accusations de "liste noire" dans le milieu du cinéma. "Ce qui a été particulier cette année, c’est que cette utilisation de la menace fonctionne très fort et il n’y a pas de solidarité", regrette Anna Mouglalis. À ses yeux, le nouvel accord entre Canal+ et le cinéma français n’aurait même pas dû être signé avant d’obtenir la fin de cette politique : "Il aurait pas fallu le signer avant d’avoir obtenu que cette liste noire qui avait été décidée par Maxime Saada saute."
L’actrice va désormais plus loin et appelle, de fait, les professionnels à retourner le boycott contre leurs financeurs. "La question qui se pose vraiment pour moi, et je ne suis pas la seule (...), c’est ne plus travailler pour ces patrons-là. Parce que notre force de travail, nos talents, on peut les mettre ailleurs", affirme-t-elle. Une position qu’elle relie à la défense du système français de financement du cinéma : "Cette dépendance totale au secteur privé, c’est la fin de l’exception culturelle française." Elle rappelle notamment que le CNC est financé par des taxes affectées au secteur, notamment sur les entrées en salles, permettant ensuite de réinjecter de l’argent dans la création.
Anna Mouglalis n’épargne pas davantage Maxime Saada lorsqu’elle revient sur les conséquences de sa prise de position. La tribune avait la particularité d’avoir été signée non seulement par des comédiens et réalisateurs connus, mais également par de très nombreux techniciens."Ce n’est pas un hasard qu’au moment où le papa fouettard prend la parole, parce qu’il aurait pu se taire, c’était une aubaine pour nous qu’il avance démasqué à ce point, moi j’y croyais pas", attaque-t-elle. Avant de reprendre sa pensée : "Ça a été terrible, parce qu’il y a des gens qui sont dans une grande précarité, les techniciens, techniciennes, qui ont pris leur courage à deux mains parce que moralement ce n’était plus acceptable, et la réponse a été immédiate avec cette menace."
Et de poursuivre : "C’est complètement illégal de dresser des listes noires. La liberté d’expression est censée être garantie, on voit bien qu’elle ne l’est pas. Et derrière, la réponse du milieu n’est pas du tout à la hauteur et tout le monde lâche." Sarah Legrain a de son côté rappelé que la discrimination à l’embauche en raison des opinions d’un salarié est interdite. Pour Anna Mouglalis, la menace peut surtout produire ses effets sans qu’une liste formelle soit nécessaire : agents, producteurs ou réalisateurs pourraient anticiper les attentes de Canal+ en écartant eux-mêmes certains signataires de leurs projets.
"Avec Canal+, on nous dit qu’on ne doit pas ‘porter atteinte à l’image de la chaîne’. Qu’est-ce que ça veut dire ?", s’interroge encore l’actrice. "On nous sort qu’il faut dire ‘merci patron’, ‘on crache pas dans la main qui nous nourrit’, mais c’est pas la main qui nous nourrit, c’est une partie de l’investissement." Avant de conclure : "Heureusement qu’il y a encore la presse indépendante, des syndicats et des partis qui se positionnent vraiment."