La riposte n’a pas tardé. Quelques jours après la publication d’une longue tribune de Maxime Saada dans "Le Figaro", Patrick Cohen a consacré son édito politique de ce mercredi sur France Inter à la charge du président du directoire du groupe Canal+ contre l’Arcom. En cause : la dernière mise en demeure adressée le 12 juin à CNews, chaîne du groupe, pour manquements à ses obligations en matière de pluralisme.
Dans cette décision, prise après l’examen d’un vaste échantillon de près de 170 heures d’antenne, l’Arcom reproche notamment à CNews un traitement trop homogène de certains sujets, en particulier les relations franco-algériennes ou encore l’action de l’exécutif, jugée sur la chaîne sous un angle répétitif et largement convergent. L’autorité de régulation estime ainsi que plusieurs émissions, parmi lesquelles "L’Heure des pros" ou "Face à l’info", n’ont pas suffisamment respecté "l’exigence d’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion".
Une analyse que Maxime Saada conteste frontalement. Dans sa tribune publiée le 24 juin, le patron de Canal+ accuse l’Arcom d’avoir franchi un cap en s’attaquant, selon lui, non plus au décompte des temps de parole mais à la ligne éditoriale elle-même. "L’Arcom y inscrit, parmi les torts de la chaîne, la mise en cause répétée de l’action de l’exécutif. Ainsi, une autorité dite indépendante range la critique du pouvoir au rang des manquements", écrit-il.
Il dénonce un régulateur qui dicterait aux chaînes "la juste mesure de leur ligne éditoriale", au moyen d’une notion de "déséquilibre manifeste et durable" qu’il juge floue, "sans seuil ni référentiel". Plus grave encore à ses yeux, cette mise en demeure dessinerait une "trajectoire évidente" vers des sanctions financières, puis vers la fermeture pure et simple de CNews. "Ceci n’est pas une décision de régulation. C’est une décision politique. Et elle poursuit un seul objectif : faire taire, puis faire disparaître, une chaîne que des millions de Français choisissent librement chaque jour", assène-t-il.
C’est précisément cette lecture que Patrick Cohen a entrepris de démonter sur France Inter. "Il faut prendre au sérieux la tribune de Maxime Saada", commence-t-il, avant de la qualifier d’emblée de "texte en forme de bras d’honneur au régulateur, l’Arcom, qui venait de mettre en demeure la chaîne CNews de respecter ses obligations de pluralisme".
Le journaliste voit dans cette réaction une stratégie victimaire parfaitement assumée, relayée selon lui par la chaîne elle-même. Il cite ainsi Pascal Praud et la rhétorique de CNews : "Ils veulent nous fermer. C’est clair. Emmanuel Macron veut fermer CNews." Une posture que Patrick Cohen balaie en s’appuyant sur les conclusions de l’Arcom : "Un traitement univoque de l’actualité par un même courant de pensée et d’opinion, où les faits sont brièvement évoqués avant de faire l’objet de prises de position particulièrement engagées, sans contradiction dans 90 % des cas." Puis il tranche : "En clair, nous dit l’autorité de régulation, CNews ne fait plus de journalisme. Elle est devenue une chaîne d’opinion sur le modèle de Fox News, opinion au singulier."
Pour Patrick Cohen, l’enjeu dépasse très largement le cas de CNews. Il rappelle que l’idée même d’une chaîne calquée sur Fox News a longtemps été considérée comme impossible en France. "Les patrons de médias le répètent depuis toujours : Fox News ne serait pas possible en France", souligne-t-il, en invoquant le cadre posé depuis la loi Léotard de 1986, mais aussi la jurisprudence constitutionnelle qui a consacré dès 1982 le pluralisme comme "objectif de valeur constitutionnelle".
Autrement dit, explique-t-il, la liberté d’expression n’est pas absolue dans l’audiovisuel. Le Conseil constitutionnel, rappelle Patrick Cohen, considère que cette liberté n’est pleinement effective que si le public peut disposer de programmes garantissant "l’expression d’avis différents" et "dans le respect de l’impératif d’honnêteté de l’information". D’où sa conclusion : "Le respect de ce pluralisme est une des conditions de la démocratie."
Face à ceux qui objecteraient qu’un paysage médiatique peut être pluraliste par la simple coexistence de chaînes de sensibilités différentes, Patrick Cohen oppose une fin de non-recevoir. "Mais qui pourrait le garantir ? Le marché ? Les puissances d’argent ?", interroge-t-il. Avant de décocher une formule mordante : "La liberté d’expression sans exigence de pluralisme, c’est celle du renard libre dans le poulailler libre." Et de conclure, dans une ultime pique visant la stratégie du groupe Canal+ : "Le renard, Fox en anglais, continue de s’ébrouer en clamant qu’il ne sortira pas du poulailler", y voyant "la visée politique, ouvertement politique, d’un groupe de médias qui désormais défie la loi et l’autorité chargée de la faire appliquer".

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