Eve Szeftel, venue de Libération et ancienne de l'AFP, a été recrutée début janvier comme directrice de la rédaction.© RMC
Nouvel épisode dans la tourmente qui secoue "Marianne". Julia Courvoisier, avocate au barreau de Paris et chroniqueuse régulière du magazine, a annoncé ce lundi sur X la fin de sa collaboration avec l'hebdomadaire. "Tristesse d'arrêter ma chronique chez 'Marianne' mais il m'est dorénavant demandé une liste de 'thèmes' soumise à autorisation avant rédaction et publication. J'ai pourtant toujours écrit librement. Mon dernier article sera donc en ligne sur mon blog. Ma liberté ne se soumet pas", a-t-elle écrit.
La réaction de la directrice de la rédaction, Ève Szeftel, ne s'est pas fait attendre. Sur le même réseau social, elle a répondu ce mardi directement à l'avocate : "Inutile de jouer les martyrs de la liberté d'expression : vous nous avez proposé une tribune qui nous a semblé faible pour plusieurs raisons", peut-on lire. Elle poursuit : "'Marianne' n'est pas une courroie de transmission ni une chambre d'enregistrement de tribunes. Nous sommes libres de refuser des textes qui nous semblent de piètre qualité ou problématiques. Et sans aller jusque-là, il nous arrive souvent d'échanger avec nos chroniqueurs pour modifier telle ou telle formulation sans qu'ils ne montent sur leurs grands chevaux. Une tribune, ce n'est jamais à prendre ou à laisser. Pour éviter que cela ne se reproduise, nous vous avons proposé d'en discuter en amont à l'avenir, comme nous le faisons avec d'autres chroniqueurs. Vous avez choisi à la place de mettre fin théâtralement à votre collaboration. C'est votre liberté."
Julia Courvoisier a contre-attaqué dans un nouveau message : "Chère madame, comme 71% de vos journalistes ayant voté une motion de défiance le 18, j'ai dû mal lire. Vous savez, j'ai profondément aimé la liberté totale que j'ai eue pendant 2 ans, liberté que j'ai rappelée dans chacun de mes tweets. Ce n'est plus le cas et c'est malheureux." Elle a également rendu public un mail reçu de la rédaction, dans lequel on peut lire : "Bonjour Julia, Je vous remercie pour cette chronique mais nous n'allons pas la prendre cette fois, le sujet ne nous intéresse pas. Peut-être que vous pouvez nous envoyer une liste de propositions avant de rédiger vos prochaines contributions, afin que nous choisissions ensemble les thèmes ? Cela évitera des refus de notre part."
Cette passe d'armes intervient dans un contexte déjà extrêmement tendu pour "Marianne". Depuis la publication fin avril d'informations évoquant une possible vente du titre par son actionnaire, le milliardaire tchèque Daniel Křetínský, l'hebdomadaire traverse une succession de crises. La dernière en date : le vote massif d'une motion de défiance contre Ève Szeftel le 18 septembre. Adoptée par 71 % des votants (37 oui, 15 non, 3 abstentions), elle reproche à la directrice de la rédaction "des prises de position dénaturant l'identité profonde du titre", "des manquements graves et répétés à l'éthique journalistique, spécialement concernant la couverture du conflit israélo-palestinien et des crimes de guerre à Gaza", ainsi qu'un "management brutal" et des "compétences insuffisantes".
Selon des témoignages rapportés par "Le Monde", Eve Szeftel aurait demandé à certains journalistes critiques de quitter le journal via leur clause de conscience, voire sous menace de licenciement, tandis qu'elle promettrait à d'autres titularisations, prolongations de contrat ou augmentations en échange d'une "servilité totale". "Ces méthodes rappellent le groupe Bolloré, mais en version centriste autoritaire", dénonce un salarié. Un climat d'"intimidations" qui, selon Sébastien Grob, représentant de la Société des rédacteurs, rend désormais "impossible tout dialogue serein".
Cette défiance survient après une précédente motion votée le 9 septembre contre la direction du groupe CMI France, propriétaire du magazine, également critiqué pour "l'absence de stratégie claire et payante" et la cession de plusieurs titres populaires comme "France Dimanche" ou "Télé 7 Jours". Face aux critiques, Ève Szeftel s'est défendue dans un message adressé à sa rédaction, relayé par l'AFP, où elle affirme vouloir "continuer à défendre le pluralisme dans les pages du journal et faire droit au souci des faits et à la complexité que nos lecteurs attendent". CMI France, de son côté, lui renouvelle son soutien. Le groupe dit "renouveler sa confiance à l'équipe dirigeante et lui demande de poursuivre sa mission de redressement en renforçant le dialogue avec la rédaction". Il rappelle par ailleurs qu'une "clause de conscience" est ouverte jusqu'à la fin décembre pour les journalistes souhaitant quitter le projet éditorial.
Propriété de CMI France, contrôlé par Daniel Křetínský, "Marianne" avait déjà connu des remous au printemps 2024, lorsque des tentatives de cession au milliardaire ultra conservateur Pierre-Édouard Stérin et à l'entrepreneur Jean-Martial Lefranc avaient échoué. Depuis, le groupe affirme vouloir "maintenir" un magazine "qui défende les valeurs républicaines, sociales et laïques". Pour ce faire, il avait confié la direction à Frédéric Taddeï en mars dernier, épaulé par Ève Szeftel, débauchée de "Libération" en janvier. Mais la ligne impulsée par cette nouvelle direction continue de diviser profondément la rédaction, une vingtaine de journalistes ayant déjà activé leur clause de conscience.

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