Plantu : "Aujourd'hui, la grosse pétoche s'installe"

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Plantu : "Aujourd'hui, la grosse pétoche s'installe"
Par Benoit Daragon Journaliste
Plantu dans "Caricaturistes - Fantassins de la démocratie"
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Alors qu'il est au coeur du documentaire "Caricaturistes - Fantassins de la démocratie", Plantu dénonce les nouvelles formes de censure qu'il subit.

Plantu est au coeur de "Caricaturistes - Fantassins de la démocratie", un documentaire passionnant sur le travail de dessinateurs de presse qui sort au cinéma aujourd'hui, quelques jours après sa projection lors du 67e Festival de Cannes. Stéphanie Valloatto, la réalisatrice, propose un portrait d'une douzaine de caricaturistes à travers le monde. En Chine, en Russie, en Algérie, en Tunisie, aux Etats-Unis, en Israël, en Palestine, en Côte d'Ivoire, au Burkina Faso ou au Venezuela : tous subissent des pressions dans l'exercice de leur métier, qui émanent des gouvernants, des leaders religieux, des mafias ou même des concitoyens.

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Notre Plantu national s'est beaucoup impliqué dans ce projet. Le film révèle les combats qu'il mène depuis plusieurs années avec ses confrères étrangers. L'occasion pour puremedias.com de rencontrer le dessinateur du "Monde" qui explique les nouvelles formes de censure qu'il doit affronter en France.

A lire sur puremedias.com : "Caricaturistes, Fantassins de la démocratie", documentaire aussi jouissif qu'important

Propos recueillis par Benoît Daragon.

puremedias.com : Vous vous êtes beaucoup impliqué dans ce film. C'est vous qui en avez eu l'idée ?
Plantu :
Du film, non ! Mais, avec Koffie Annan, je suis à l'origine de Cartooning for Peace, une association des dessinateurs chrétiens, musulmans, agnostiques. En 2006, au lendemain des fatwas contre les auteurs danois des caricatures de Mahomet, on a rassemblé plein de dessinateurs du monde entier au siège de l'ONU, à New York. On voulait défendre d'autres manières de dire non, d'autres manières de déranger, sans pour autant humilier les croyants.

Au début, j'ai cru que ce serait juste une opération temporaire de soutien. Et puis on a continué car ça correspondait à une énorme demande. Oui, il faut absolument aider les gens à exprimer ce qu'ils ont dans le ventre. Il faut favoriser une explosion des opinions. Le dessinateur sait être l'interprète de ces opinions. C'est comme ça qu'on s'aperçoit qu'en Russie, au proche Orient, en Chine, en Amérique Latine, les gens ont envie d'échanger, de partager leur culture et leurs opinions.

Il y a trois ans, Radu Mihaileanu (le producteur du film, ndlr), que je connais depuis 20 ans car j'avais fait un projet d'affiche pour lui, est venu me voir. Il trouvait mon association passionnante. Et ça lui a donné l'envie d'un film de cinéma. Je savais qu'il ferait du bon boulot. On en a choisi la dizaine de caricaturistes ensemble.

"Il y a des endroits de la planète où les dessinateurs sont de vrais résistants"

On vous connaissait dessinateur, on vous découvre engagé...
Totalement. Je sais que j'ai beaucoup de chance par rapport à mes copains algériens, chinois ou palestiniens. Ce sont des mecs qui passent leur temps à recevoir des coups de téléphone pour leur mettre la pression et parfois même les menacer de mort. Ils doivent jouer sans cesse avec les interdits. Je me nourris de leurs expériences. Grâce à eux, je comprends quels sont nos interdits en France, et comment je peux les contourner. Partout dans le monde, il faut empêcher les empêcheurs.

Que vous inspirent vos confrères étrangers ?
Il y a des endroits de la planète où les dessinateurs sont de vrais résistants. Ce qu'on apprend à l'école sur la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, certains dessinateurs le vivent tous les jours. Dans le film, le Palestinien explique qu'il peut se moquer d'Israël mais que s'il critique le Hamas, sa vie est menacée. C'est l'intolérance la plus totale.

Mais en France, vous n'êtes pas en résistance !
Je me prépare à un travail de résistance car la grosse pétoche s'installe, la pétoche se généralise. Déjà aujourd'hui, il y a des choses qu'on ne peut pas dire en France. Je vois bien la montée des intolérances, de l'islamophobie, la montée de l'antisémitisme. Et cela va prendre de plus en plus en d'ampleur. Je sens les eaux monter. C'est le combat de demain et donc il faut s'y préparer.

Contrairement à ce que pensent les gens, ce n'est pas un problème uniquement pour les dessinateurs ou les journalistes mais plus globalement pour la liberté d'expression de tous les citoyens. Il y a de plus en plus de pressions aujourd'hui et les citoyens vont être de plus en plus fliqués.

"Les réseaux sociaux peuvent amplifier et déformer la portée d'un dessin..."

Sentez-vous une dégradation de la liberté des journalistes et des caricaturistes en France ?
Oui ! Parce qu'il y a les réseaux sociaux qui peuvent amplifier et déformer la portée d'un dessin... Par exemple, quand j'avais fait un dessin sur les mutilations sexuelles, on m'a reproché de stigmatiser les musulmans. Alors que dans mon association Cartooning for Peace, je passe mon temps à faire la promotion des droits des femmes en général et ceux des femmes musulmanes en particulier ! Et ça c'est nouveau.

Mais depuis sa création, l'anticléricalisme de "Charlie Hebdo" est souvent critiqué par une partie de l'opinion et par des dirigeants conservateurs...
Quand aujourd'hui les gars de "Charlie" font des dessins sur les religions, il font plus attention qu'auparavant. C'est d'ailleurs au nom d'un antisémitisme supposé que le directeur du journal à l'époque a licencié Siné ! Depuis, Siné à gagné son procès mais il a quand même subi une sorte de fatwa injustifiée.

Dans le film, vous dites que les croyants sont devenus de plus grands censeurs que les politiques. Vous le constatez ou c'est de la provocation ?
Ce ne sont même pas les croyants... Ce sont une toute petite minorité de connards d'orthodoxes des trois religions qui sont ultra-minoritaires. Le procès que j'ai en ce moment, c'est un groupe de 10 personnes, même pas ! Ce sont des cathos d'extrême droite qui n'ont rien à voir avec la religion.

Parallèlement au film, on devait sortir chez Bayard un livre avec des dessins de toutes les personnes que l'on voit dans le film. Au dernier moment, Bayard a eu les pétoches. Heureusement qu'il y avait Acte Sud pour reprendre le projet. Quand Bayard met au pilon 8.000 exemplaires d'un livre, ce n'est pas toute une boite d'édition, d'ailleurs géniale, c'est un responsable qui pisse sous lui face à 10 personnes qui protestent. Et moi je refuse de passer la serpillière. Et ce crétin de pétochard propage la pétoche. Plutôt que de soutenir les créateurs, il les dénonce.

"Je ne suis pas militant socialiste, je suis militant des droits de l'homme"

A part quelques tensions avec Nicolas Sarkozy, les hommes politiques français vous foutent la paix ?
La droite à l'habitude de s'en prendre plein la gueule mais la gauche moins. Sarko déteste mes dessins mais bon il a le droit, ça ne me dérange pas. Je n'ai aucun retour de François Hollande mais critiquer la gauche c'est plus difficile. Je le fais hein, mais je me rends bien compte que faire des dessins pour dire que les gens on le droit de travailler le dimanche c'est compliqué... Je m'en prends plein la figure alors que c'est juste une opinion. On peut voter à gauche et dénoncer les burqas. Je ne suis pas militant socialiste moi, je suis militant des droits de l'homme et de la liberté d'expression.

Il n'y a pas longtemps, un homme politique de gauche était furieux envers les médias. Je préfère taire son nom... Il demandait à ses partisans de traquer les journalistes du "Monde", de les filmer, de les enregistrer, de les dénoncer. "Donnez-moi deux lignes de l'écriture d'un homme, et je me charge de le faire pendre", disait Richelieu. On n'est pas loin de ça.

La semaine dernière, un de vos dessins a été gommé. Que s'est-il passé ?
Pas du tout, le dessin qui est paru dans le journal est exactement mon dessin. Celui que je voulais voir imprimer. J'aurais pu ajouter des trucs salaces à côté mais à un moment, il faut que je dose ce que j'ai envie d'imprimer. Je le répète : le dessin qui a été imprimé, c'est celui que je voulais avec une bite et une couille qui dépasse du pagne du Président. C'est vrai que j'aurais pu mettre deux couilles ! (rires)

Il n'y a donc pas eu de "gommage" en accord avec la direction ?
Non, puisque c'est moi qui décide des dessins que je veux faire imprimer. Et je vais vous dire : quand je ne suis pas content d'un rédacteur en chef, je suis assez partageur... Quand Edwy Plenel dirigeait la rédaction, j'ai fait savoir qu'il y avait des soucis. Quand il était très compliqué de critiquer la gauche, je l'ai dit. Et je pense que si les médias avaient davantage critiqué la gauche au pouvoir nous n'aurions pas un tel score pour le FN.

"Je regrette vraiment cette démission de Natalie Nougayrède"

Il y a eu un autre documentaire sur le "Monde" projeté a Cannes. Qu'en avez-vous pensé ?
C'est drôlement bien. Il y a de l'humour, parfois involontaire. C'est un regard sur le journal.

Vous reconnaissez votre journal ?
(silence) C'est subjectif mais c'est très bien comme ça. J'ai beaucoup d'admiration pour Yves Jeuland. Il a piqué des choses passionnantes. On peut sans doute en piquer d'autres.

Le départ de Natalie Nougayrède aura-t-il une influence sur votre travail ou vous êtes dans une bulle ?
Je regrette vraiment cette démission. Natalie, elle avait plein de choses à prouver et à inventer. Elle a essayé de bouger des choses au journal alors que bouger des choses au "Monde", ce n'est pas si simple. On a 11 semaines de vacances et elle souhaitait qu'on fasse un petit effort...

Comme Éric Fottorino, comme Érik Izraelewicz, elle a été l'objet d'attaques de la rédaction. Elle a reçu une pétition. Le prochain patron en ramassera vraisemblablement une aussi. Mais je me souviens très bien qu'il y a eu des époques où ce n'était même pas imaginable qu'on puisse faire une pétition dans le journal tellement les gens étaient morts de trouille...

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