"Marianne" fait les comptes. Le pluralisme est-il respecté dans les matinales télé et radio en France ? C'est la question à laquelle a tenté de répondre l'institut Hexagone, mandaté par l'hebdomadaire pour vérifier si les médias reflétaient bien l'opinion des Français. Ces derniers mois voire années, on ne compte plus les charges de Pascal Praud envers le service public, comme cette déclaration de mai 2024 sur CNews concernant la matinale de France Inter.
"Alors, Nicolas Demorand, il était directeur de la rédaction de 'Libération'. Il présente la matinale de France Inter. Vous imaginez un directeur du 'Figaro' présenter le 7/9 de France Inter ? Monsieur Demorand, je n'ai rien contre lui. C'est sans doute un bon professionnel, mais il est juste marqué à gauche. Et toute son éditorialisation est marquée à gauche ! Tous ses invités sont marqués à gauche !". Avant d'ajouter : "Et toutes ces émissions du service public ! France 5 le soir ! 'Quelle époque' ! Culturellement, ça penche à gauche !". Des accusations renforcées par l'affaire Legrand-Cohen en septembre dernier, déclenchée par la mise en ligne d'une vidéo enregistrée à l'insu des journalistes de France Inter et publiée par le journal conservateur "L'Incorrect". Cette dernière montrait les deux hommes tenir des propos envers Rachida Dati avec deux cadres du Parti socialiste dans un restaurant parisien.
La polémique avait alors plus que jamais ravivé la guerre entre les médias du groupe Bolloré, qui s'en sont donné à cœur joie, et le service public. Le directeur éditorial de Radio France Vincent Meslet avait par exemple qualifié CNews et Europe 1 de "médias d’opinion, des médias militants, d’obsessions", quand la patronne de France Télévisions Delphine Ernotte avait demandé à CNews "d'assumer d'être un média d'extrême-droite".
Alors, que disent les chiffres ? Pour être le plus factuel possible, Hexagone (institut notamment financé par le milliardaire conservateur Pierre-Édouard Stérin) a "procédé au comptage de chaque invité des principales matinales à la radio et/ou à la télévision" pour le mois de septembre, à savoir sur TF1, France 2, RMC-BFM, CNews-Europe 1, France Inter, RTL et Sud Radio. Au total, 158 invités, qui ont été classés par courant idéologique (droite, gauche, centre ou neutre lorsqu'il s'agissait par exemple de chercheurs ou d'invités dont les idées politiques n'étaient pas identifiées). Et les résultats sont les suivants.
Le service public fait office de bon élève, avec pour France 2 32% des invités issus de la droite, 32% du centre et 36% de la gauche. Pour France Inter, les invités de la gauche et de la droite représentent 31% du total des interviews du matin, quand le bloc central est à 28%. "Marianne" révèle même que concernant le temps de parole sur la radio dirigée par Adèle Van Reeth, et contrairement aux idées reçues, c'est la droite qui arrive en tête avec 37%, devant le centre (31%) et la gauche (19%).
L'hebdomadaire rappelle les règles en vigueur établies par l'Arcom : un tiers du temps de parole doit ainsi être réservé à l'exécutif, à savoir le président de la République, son Premier ministre et les ministres du gouvernement. Les deux autres tiers doivent être ensuite répartis entre le reste des forces politiques selon un principe d'équité. "Les critères sur lesquels s’appuie l'Arcom comprennent notamment les résultats des consultations électorales, le nombre et les catégories d’élus, l’importance des groupes parlementaires ou les indications de sondages d’opinion. La contribution des formations politiques à l’animation du débat politique est également prise en compte", lit-on sur le site de l'institution.
Alors quand on prend en compte l'actuelle représentation à l'Assemblée nationale, à savoir 195 députés pour le bloc de gauche, 189 pour la droite (LR, RN et UDR) et 184 pour le centre, le pluralisme est plutôt bien respecté du côté du service public que des autres matinales des médias privés. Ou presque. En effet, du côté de TF1 et RTL, le bloc central a été surreprésenté, avec respectivement 42 et 43% du temps de parole qui leur a été donné. Là où le bât blesse sur la radio dirigée par Jonathan Curiel, c'est lorsqu'on s'aperçoit que seulement 18% du temps de parole a été consacré à des invités issus de la gauche au mois de septembre. Sur RMC-BFM, c'est un petit peu mieux avec 23% d'invités de gauche, mais loin derrière ceux issus de la droite (37%) et du centre (35%). La tendance s'inverse sur Sud Radio, qui a donné 38% de temps de parole à des invités ayant une sensibilité de gauche, contre 31% du centre et 27% de la droite.
Mais lorsqu'on s'intéresse à CNews et Europe 1, le déséquilibre saute aux yeux. Pas moins de 75% du temps de parole du mois de septembre a été monopolisé par des invités issus de la droite. Dans le détail, si on regarde la répartition par étiquette politique, les médias du groupe Bolloré ont reçu 41% d'invités provenant du RN et de Reconquête !, contre seulement 4% pour le bloc de gauche et 21% pour le centre. "Cette entreprise idéologique reste sans équivalent", analyse pour "Marianne" Paul Cébille, qui a co-signé l'étude, avant d'ajouter : "C'est d'autant plus impressionnant que CNews bat ses concurrents à la télévision en matière d'audience". Au mois de septembre, la chaîne d'information en continu a en effet signé son meilleur mois historique, avec 3,9% de PDA, contre 2,9% pour BFMTV, sa première rivale. LCI (2,2%) et Franceinfo (1,1%) complètent le classement.
Rappelons enfin que certaines personnalités de gauche refusent de se rendre sur les plateaux de CNews et Europe 1 à cause de leur ligne éditoriale, mais cela ne suffit pas à expliquer le si faible temps de parole de cette partie de l'échiquier politique sur leurs antennes.

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