C'est dans un climat plutôt dégradé que Jean Quatremer a stoppé sa collaboration avec "Libération" après quatre décennies de bons et loyaux services. Et c'est dans une atmosphère toute aussi lourde qu'il a été accueilli par la rédaction de "Marianne", son nouveau point de chute. L'arrivée de l'ancien correspondant européen du quotidien comme éditorialiste suscite en effet une vive opposition de ses futurs camarades. Dans un communiqué au vitriol publié sur X, la société des rédacteurs du magazine s'est élevée, ce vendredi 31 juillet, contre la "place démesurée" promise au journaliste, dont les écrits remplaceraient ceux de Natacha Polony, tout juste écartée.
Cela "marquerait un tournant dans l’identité éditoriale du titre, de nature à tordre notre ADN et à brusquer nos lecteurs", estime la SRM dans ce texte avant d'en expliquer les raisons. "Jean Quatremer s’est illustré par sa morgue envers les simples citoyens qui oseraient intervenir" dans le débat public et a récemment "multiplié les invectives contre les militants de la cause palestinienne", a-t-elle rappelé. Pour autant, les journalistes signataires ne contestent pas sa nomination mais simplement son influence au sein du magazine porté à droite. "Notre rédaction ne s’oppose pas à ce que son courant de pensée s’exprime dans nos colonnes", mais "ce nouvel éditorial lui donnerait une place démesurée, au regard de la vocation historique de Marianne et des attentes de nos lecteurs", juge-t-elle au sujet de cet élément se définissant comme social-démocrate.
Face à cette défiance, Eve Szeftel, directrice de la rédaction, a défendu sa nouvelle recrue. "Jean ne ressemble en rien au portrait caricatural que vous faites de lui", a-t-elle écrit aux salariés dans un message consulté par l’Agence France-Presse. L'ex-journaliste de "Libération" a assuré que Jean Quatremer "ne va exercer aucun rôle dans la direction de la rédaction, ni l’orientation du journal ", mais "va exprimer une opinion". Il ne va pas non plus "remplacer Natacha Polony", mais occuper la place "laissée vide par la disparition de Jacques Julliard ", en septembre 2023. Son positionnement est à même d’attirer "de nouveaux lecteurs", a également fait valoir la dirigeante.
L'intervenant régulier de la chaîne LCI était de plus en plus contesté en interne au sein de "Libération" en raison de ses prises de position publiques, notamment sur le conflit israélo-palestinien. En avril dernier, une assemblée générale avait été organisée par des salariés afin d'évoquer le malaise de la rédaction face à des déclarations, parfois considérées comme outrancières, à l'antenne ou sur les réseaux sociaux. Constatant de lui-même la dégradation de ses relations avec une frange de ses collègues, l'un des piliers du journal a "repris sa liberté" et a adressé une lettre d'adieu à son ancienne rédaction, publiée par "Le Point". "L’islamo-gauchisme et le wokisme ont gagné", a-t-il notamment déploré dans sa missive à charge. "Personne, jamais, n’est venu me dire en face ce qui n’allait pas, sauf à la toute fin, sur les réseaux sociaux, quand il est devenu évident que j’allais m’en aller".