Elise Lucet (P2) : "Les magazines ont des difficultés d'audience parce que les gens se tournent vers la fiction"

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Elise Lucet (P2) : "Les magazines ont des difficultés d'audience parce que les gens se tournent vers la fiction"
Elise Lucet se confie auprès de puremedias.com.
Elise Lucet se confie auprès de puremedias.com. © GUYON Nathalie
La journaliste de France 2 a accordé un long entretien à puremedias.com.

Elle est le visage phare de l'investigation. Ce soir, à partir de 21h et tout au long de la nuit, France 2 fête les 30 ans d'"Envoyé Spécial" avec une soirée spéciale dédiée au magazine présenté par Elise Lucet. En première partie de soirée, la deuxième chaîne proposera trois portraits, ceux de Kylian Mbappé, Greta Thunberg et Bilal Hassani. A la suite de ces reportages, la journaliste échangera en deuxième partie de soirée avec les personnes ayant incarné les sujets forts de ces trois dernières décennies. Ensuite, à partir de 0h35 et jusqu'à 5h55 du matin, France 2 rediffusera les reportages les plus marquants d'"Envoyé Spécial". A cette occasion, Elise Lucet s'est confiée auprès de puremedias.com. Place à la deuxième partie de l'interview.

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Propos recueillis par Florian Guadalupe

puremedias.com : Après ces portraits, que va-t-on retrouver pour fêter les 30 ans de l'émission ?
Elise Lucet : En seconde partie de soirée, il y aura "Envoyé Spécial et vous". On a lancé une contribution sur notre site en demandant aux gens ce que ça représentait pour eux. 30 ans d'"Envoyé Spécial", ça touche toutes les générations. Tout le monde a déjà vu un reportage d'"Envoyé Spécial" un jour et tout le monde en a un en mémoire. Donc, les téléspectateurs nous ont répondus sur notre site. Nous recevrons des gens qui ont participé à des numéros de l'émission et qui ont accepté de témoigner. On les a retrouvés 10, 15, 20 ans après et on leur fait raconter leur histoire depuis. Nous parlerons de ce qu'"Envoyé Spécial" a joué dans leur vie. Parfois, ça les a médiatisés et aidés. "Envoyé Spécial" a un grand respect pour ses témoins. On reviendra sur les thèmes des enfants qu'on a vu grandir, le combat des femmes et l'environnement. Ensuite, toute la nuit, France 2 proposera des reportages qui sont l'ADN d'"Envoyé Spécial". Il y aura des grands reportages et des enquêtes qui ont fait basculer certains dossiers. On a mis dix numéros d'"Envoyé Spécial" qui sont disponibles sur le site pendant un mois. Ce sera super pour les gens qui n'ont pas envie de se lever à 3h20 pour revoir un reportage.

Avez-vous convié à cette occasion les précédents présentateurs du programme, Paul Nahon, Bernard Benyamin, Françoise Joly et Guilaine Chenu ?
Paul et Bernard, oui, parce qu'ils sont les fondateurs. Ils ont dirigé l'émission pendant onze ans. C'est eux qui ont mis le socle fondateur. Ils ont posé un truc. Qu'est-ce qu'on a fait depuis Françoise Joly, Guilaine Chenu et nous ? C'est respecter ce qu'ils ont créé ! Il fallait avoir la vista à l'époque pour comprendre qu'un magazine d'information en prime time allait marcher. Ils l'ont eue. Donc, on a invité Paul et Bernard. On rend un hommage très appuyé à Guilaine et Françoise. Le meilleur hommage qu'on peut leur rendre est de poser l'émission au niveau d'exigence qu'ils avaient posé dès le départ. Tous les reporters qui se sont succédé dans "Envoyé Spécial" ont ça en tête. Ainsi, la relation de confiance entre les téléspectateurs et "Envoyé Spécial" s'est très peu érodée. Il y a un problème de confiance entre les journalistes et les citoyens. Mais "Envoyé Spécial" a gardé un niveau de proximité et de confiance, grâce aux lignes directrices qu'avaient mises Paul et Bernard.

Ils ont dit
"Aujourd'hui, tout se sait très rapidement. Tout se filme. C'est difficile de passer un événement sous silence."
Elise Lucet

La forme et le fond ont-ils énormément évolué en trois décennies ?
Sur le fond, comme on s'intéresse aux sujets actuels, oui. Le monde a été bouleversé. Il faut avoir un peu d'avance par rapport à ça. Mais on s'intéresse toujours aux choses qui préoccupent les gens ou qui vont les préoccuper. Là où ça a changé, c'est que Paul et Bernard ont ouvert une fenêtre sur le monde. Cette fenêtre sur le monde qui était rare dans les années 1990 - on n'avait pas de nouvelles du monde entier sur nos smartphones - a basculé à peu près au moment de Françoise et Guilaine. Dès l'apparition des smartphones, on a eu des nouvelles du monde entier. Sauf que ça peut être des fake news ou des nouvelles très courtes. Ca peut être juste une photo choc ou un discours choc. Mais "Envoyé Spécial" reste totalement nécessaire car dans cette société où il y a un foisonnement d'information, il faut des choses qui vous reposent avec des règles qui sont simples : exigence, rigueur, liberté éditoriale. Vous savez que quand vous regardez "Envoyé Spécial", vous pouvez avoir confiance.

Est-il plus difficile aujourd'hui d'enquêter à l'étranger qu'il y a 30 ans ?
Oui et non. Il y a certes des pays qui sont devenus interdits, mais je crois que ça l'était déjà du temps de Paul et Bernard. Ils ont tourné en URSS la première année, ce n'était pas simple. En Corée du Nord, ça n'a jamais été facile non plus. On voit qu'il y a une détestation des journalistes dans certains pays. Je pense à Trump et Bolsonaro qui rendent nos métiers assez difficiles. Mais soyons modestes, je pense à tous nos confrères qui depuis 30 ans ont eu du mal à travailler dans des zones différentes. Puis, il y a aussi cet outil, le téléphone, qui a énormément changé nos vies. Aujourd'hui, tout se sait très rapidement. Tout se filme. C'est difficile de passer un événement sous silence. Il y a une connaissance dans la manière dont un événement est arrivé qui est beaucoup plus rapide et qui nous permet de travailler plus rapidement. Mais il y a un énorme travail de tri à faire qu'on n'avait pas forcément avant, comme le problème des fake news qui est très récent. Quand on voit les "deep fake" de Barack Obama, ça me fait peur. Demain, vous diffusez à la télévision un faux discours de Kim Jung-Un ou Trump, vous pouvez déclencher une troisième guerre mondiale avec quelque chose fabriquée informatiquement. Notre vigilance devra être multipliée par dix. Il faut sans cesse se former à cette vigilance accrue. Ca a changé ! Vraiment ! Après, je trouve qu'il y a des lanceurs d'alerte très courageux. Ils nous donnent des informations précieuses. J'ai un grand respect pour ces gens. La plupart du temps, ils perdent leur boulot, leur famille part en éclat et ils risquent la prison.

Ils ont dit
"Je veux toucher des jeunes avec des sujets qui sont forts, qui marquent la société et qui peuvent les faire réfléchir."
Elise Lucet

Du côté des audiences, bien que vous ayez lancé une nouvelle formule en septembre dernier, l'émission peine à progresser cette saison.
C'est très compliqué. Le contexte n'est plus du tout le même que du temps de Paul et Bernard. Auparavant, ils faisaient une émission alors qu'il y avait six chaînes. Il n'y avait pas une foultitude de sources d'information. Puis, on voit bien aujourd'hui que cette difficulté des audiences des magazines d'information en prime time ne touche pas qu'"Envoyé Spécial". Peut-être parce qu'on sort de cette séquence des Gilets jaunes et d'un moment difficile à vivre. Tous les magazines, quel qu'ils soient, ont des difficultés d'audience parce que les gens se tournent vers la fiction et les séries. Il y a un besoin de souffler et de se détendre. On a eu plusieurs réunions à France Télévision là-dessus. Ces réunions sont sur tous les magazines qui sont soumis à cette dure concurrence des fictions. En plus, la qualité des fictions réalisées par les chaînes a fortement augmenté. Les fictions françaises d'il y a dix ans ne sont pas du tout les fictions françaises que l'on voit sur les chaînes concurrentes aujourd'hui. Comme vous avez eu Netflix qui a monté le curseur de l'exigence en qualité, tout le monde essaie de coller à cette exigence. Donc, il y a une réflexion globale qui est lancée par rapport aux magazines et à la fiction. La difficulté est de continuer à faire des scores stables. Parce qu'on peut aller de 9% à 13,5% de part d'audience. La concurrence en face n'arrête pas de bouger. Les fictions changent. On peut se prendre une énorme série sur TF1 ou un gros film sur France 3. Il y a de notre part une nécessité de se réformer tout le temps et de réfléchir au format de l'émission, par rapport à la concurrence et par rapport à la société qui change. L'une de mes obsessions est de continuer à avoir des jeunes qui regardent "Envoyé Spécial". Les audiences s'étaient considérablement vieillies pour l'ensemble de France 2. C'est l'une des préoccupations du groupe aujourd'hui et ça l'est pour moi aussi. Je veux toucher des jeunes avec des sujets qui sont forts, qui marquent la société et qui peuvent les faire réfléchir. On n'arrête pas de dire que les jeunes s'en foutent de ces sujets. Pas du tout ! Kylian Mbappé, Greta Thunberg et Bilal Hassani nous le montrent bien. Les jeunes dans la rue nous le montrent bien. Ca les intéresse, c'est leur monde qu'on est en train de construire ! A nous de faire le job pour les faire revenir.

Vous demande-t-on également de réaliser des sujets ciblant les Femmes responsables des achats de moins de 50 ans ?
Non, non. On fait des sujets qui peuvent être concernant. A "Envoyé Spécial", on ne cible pas de public. En ce moment, on a à peu près une vingtaine de sujets en cours de réalisation et de montage et qui seront prêts dans les mois à venir. Il est évident que si on a un match de foot en face de nous, on va plutôt mettre un sujet qui va intéresser les cibles féminines pour "Envoyé Spécial". On travaille un peu sur la programmation. Mais ce sujet, on l'a fabriqué avant. On ne l'a pas pensé en ayant en tête une cible précise. On essaye de faire des sujets qui soient concernant et de proximité. Par exemple, le sujet sur le bruit était très concernant. On essaye d'apporter des méthodes nouvelles, car c'était un peu "J'irai dormir chez vous" dans le bruit. Mais jamais on ne cible la femme responsable des achats de moins de 50 ans. Il faut qu'on soit proche des préoccupations des gens. Il faut qu'on leur fasse découvrir des choses. On doit continuer dans le grand reportage et dans l'enquête pour qu'on soit un plus pour les téléspectateurs.

A LIRE AUSSI :

Elise Lucet (P1) : "Greta Thunberg, Kylian Mbappé et Bilal Hassani ont une méfiance du milieu journalistique"

Elise Lucet (P3) : "On fait à France Télévisions des enquêtes que l'on ne pourrait pas faire sur une télé privée"

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